13- Recherche et résistance
—
date: 202405181554
—
Quand de nos jours on entend le mot « recherche on pense aussitôt à des laboratoires et aux protocoles expérimentaux qui visent à contrôler un certain nombre de conditions et de variables secondaires pour mettre en évidence le rôle joué par la variable principale, celle soumise à investigation. Ce type de recherche a désormais révélé son pouvoir de découverte, son efficience, sa capacité à contourner maints obstacles et à contrer les illusions éventuelles des chercheurs. La méthode expérimentale est faite pour mettre hors-jeu les souhaits, conscients ou non, des chercheurs de trouver assurément au terme de l’expérience ce qu’ils avaient postulé au départ. L’expérimentation scientifique est donc elle-même une aventure. Certes, elle est une aventure contrôlée, mais elle peut réserver de véritables surprises même aux chercheurs armés d’hypothèses bien étayées sur le savoir existant. Du moins, est-ce ainsi qu’on peut se représenter l’image idéale de la science. Dans la réalité, les choses sont plus brouillonnes; il y a beaucoup plus de tâtonnements, d’essais et erreurs en l’absence d’hypothèses bien formées, de « coups pour voir ». Reste que quand vient le temps de documenter une découverte, il faut montrer que que l’on a tenu compte des critères de scientificité normale et que l’on a pris soin, preuves à l’appui, d’éliminer les explications alternatives.
Dans ce type de recherche, la matière sur laquelle porte l’expérimentation est typiquement propre à toutes les manipulations que le chercheurs pourra imaginer. Le mot « manipulation » et entendu dans son sens le plus noble ; il s’agit du maniement, de l’usage expert et délibéré, destiné à faire varier diversement les conditions de l’expérimentation et ainsi obtenir des informations plus riches quant aux comportement de la dite matière dans les dites conditions. Ce même mot de manipulation n’a pas le même sens ni surtout la même neutralité morale quand il s’agit de la recherche faite sur et avec des êtres humains. La dernière chose que l’on souhaiterait, quand on est sujet de recherche, c’est de découvrir qu’on a été manipulé, ce terme suggérant alors la ruse, la malveillance et la malhonnêteté. Je fais cette remarque pour aller le plus directement au contraste avec le type de recherche dont il s’agit quand nous parlons de psychanalyse. En effet, cette recherche ne doit et ne peut comporter aucune manipulation, même la mieux intentionnée, puisque cette manipulation ne peut conduire qu’à l’échec du projet analytique. Voyons pourquoi.
Si l’on entend bien en quoi consiste la méthode freudienne de psychanalyse, celle-ci consiste tant chez le patient que chez l’analyste à permettre l’émergence de matériel refoulé en procédant à mettre en suspens leurs moi respectifs, leurs idées préconçues, leurs désirs de connaître d’avance ce qui va suivre. Cette mise en suspens est parfois confondu avec un jugement négatif porté sur le moi, et certains passages de Freud((1924)) semblent aller dans ce sens. S’en tenir à cette image, ce serait oublier que c’est par l’intermédiaire du moi de chacun qu’une vie en société est possible, que sans les qualités apparemment négatives du moi nous aurions à vivre dans un état de guerre permanente, dans une lutte infernale de tous les instants pour seulement survivre. Rappeler cela, ce n’est pas vanter l’opportunisme ou l’hypocrisie en tant que tels dont le moi doit se rendre capable, c’est seulement reconnaître la fonction vitale du compromis, sans lequel c’est la guerre de tous contre tous. Notant que pour favoriser ce compromis les humains ont inventé un instrument incroyablement efficace, le droit, la justice, les tribunaux, bref, la loi. L’ont-ils inventée ou s’est-elle imposée d’elle-même, peu importe ici. Retenons seulement que la loi et les institutions vouées à l’incarner et à la faire respecter sont de toute première importance. Il n’y a pour s’en convaincre qu’à jeter un coup d’œil sur les sociétés en crise institutionnelle grave, Haïti par exemple. Or les institutions et la loi qu’elles mettent en œuvre vise toujours à trouver le meilleur compromis possible entre justice et liberté, entre droits et devoirs, entre possibilité et interdit.
Le compromis est donc fondamental malgré sa nature par définition relative et son allure si peu romantique. Le compromis consiste en effet à accepter certaines limites, certaines contraintes, à ne pas les voir comme arbitraires, mais dictées par l’intérêt général. Un aspect intéressant des institutions devant régir l’État de droit et la justice le plus équitablement administrée, est qu’il s’agit de contrer toute tentative de manipulation. Ces institutions doivent donc non seulement représenter la loi, mais aussi exercer le droit et donc être capables au besoin de l’imposer par la force. L’État, son existence effective, suppose ainsi la prise de possession, le monopole des instruments d’exercice de la violence, cet exercice étant par principe retiré aux individus ou aux groupes particuliers. De plus, tout cela doit être dit et fait au grand jour; la justice doit être rendue en public, faute de quoi les individus privés de leurs instruments de violence se sentiraient justifiés de se méfier et de se faire justice par eux-mêmes.
L’État ne peut donc pas manipuler les lois, le droit, l’exercice exercice de la justice, si l’on veut que les citoyens jouent le jeu et se sentent en sécurité dans le cadre légal. Rassurer, ils peuvent vaquer à leurs occupations confiant que l’on abusera pas d’eux. L’interdit de manipuler les institutions répond en fait au souci que sans lui le système social s’écroulerait. L’on voit assez de cas où la manipulation est tentée, parfois avec succès, ce qui n’augure rien de bon pour la suite des choses.
Ce détour par les institutions sert à comprendre que le moi de chacun est lui-même une telle institution. Le moi ne fait pas la loi, mais il s’en fait le porte-parole dans l’ensemble de l’appareil psychique veillant à ce que l’organisme puisse survivre, c’est-à-dire cohabiter avec ses semblables et même y trouver quelques joies. Freud a dans ce sens identifié une fonction spécialisée du moi qu’il a appelée surmoi. Cette fonction veille à empêcher le moi de traduire en pensée, paroles ou acte, ce que d’autres forces internes le pousseraient à produire. De là résulte son « hypocrisie », si l’on peut dire, et son opportunisme. Serviteur de trois patrons (le ça, le surmoi et la réalité), il est une espèce de harlequin qu’un jugement péremptoire empreint de radicalité romantique considérerait méprisable. Et il est des situations où en effet toute son attitude s’avère malvenue, notamment dans celles où il s’agit d’atteindre à une meilleure connaissance de soi, quand le compromis non seulement obscurcit le regard mais s’avère aussi mal inspiré et paralysant. Car s’il faut respecter la loi il faut aussi parfois remettre en question le statu quo qui étouffe toute évolution et affadit toute joie. Il est nécessaire de suspendre le moi de son rôle habituel d’agent de liaison et permettre une certaine déliaison d’avoir lieu. C’est vrai dans la relation amoureuse et c’est vrai aussi dans la situation analytique.
Mais pour que le moi accepte cette mise en suspens il lui faut se sentir assuré que l’on ne va pas en profiter pour le manipuler, l’asservir à son insu à une volonté autre que la sienne. Notons combien cela ressemble à une expérience que nous faisons chaque nuit quand nous nous laissons prendre par le sommeil. Où va le-moi quand nous dormons? Il ne se dissout pas complètement, mais se met en marge et laisse jouer plus librement des processus que, de jour, il inhibe généralement. Vue sous cet angle, la séance d’analyse s’apparente bien à l’état de sommeil du moi qui lui permet, entre autres, de rêver. Cela ne signifie nullement que la séance soit une fabrique de rêves, puisque de toute manière les deux sujets sont éveillés. Cela veut dire que le temps de la séance sert de théâtre à une lutte entre la tendance du moi à garder le contrôle et sa tentative de se laisser aller, de permettre que du matériel ordinairement repoussé puisse se présenter à la conscience. Pour cela, le moi doit pouvoir être confiant que le désagréable de l’expérience finira par être compensé par un gain effectif. Et d’ailleurs, quand les conditions de la découverte sont présentes, il arrive souvent que celle-ci comporte un éclat de rire, le moi venant de s’enrichir d’une énergie qui jusque-là servait à contenir, à refouler ce qui maintenant se présente comme bien peu inquiétant.
La fonction de résistance, qui était jusque-là la protection fondamentale du moi, a donc fini par laisser passer quelque chose de ce contre quoi elle s’érigeait. La mise en suspens du moi, ou en tout cas l’effort pour y parvenir, finit par modifier le moi lui-même tout à son avantage. On voit comment la règle analytique doit être telle que, pour être suivie, elle offre en contrepartie des garanties quant à la sécurité du sujet. Le cadre, sa fiabilité, sa ponctualité, sa constance y ont une bonne part. L’attitude de l’analyste y contribue aussi grandement, faite de passibilité et de ce que l’on peut nommer, à la suite du philosophe Hartmut Rosa, sa semi-disponibilité. Passible, l’analyste se montre capable de survivre, au sens winnicottien du terme, et donc de faire faire à l’analysant l’expérience que ses pulsions ne sont pas ce qu’il craignait qu’elles soient, ou en tout cas que le travail mené dans le cadre de l’analyse les a transformées en énergie utilisable plutôt que destructrice. Notons enfin que si la résistance peut être levée, c’est à la manière de l’obturateur d’un appareil photo, qui laisse brièvement passer la lumière pour aussitôt se refermer.
La résistance que nous mettons ainsi au premier plan de notre réflexion se présente comme l’autre face de toute recherche, de tout enquête, qu’elle suive un protocole expérimental ou qu’elle soit conduite suivant l méthode freudienne des associations libres. Mais remarquons qu’on peut inverser la perspective et présenter l’enquête comme une résistance au cours spontané des événements. Comme l’écrivait Gaston Bachelard, nous connaissons la réalité en lui résistant.
On en vient ainsi à poser l’entreprise analytique elle-même comme une résistance opposée au cours des événements psychiques, de sorte que la résiatnce à ,laquelle nous faisons généralement allusion pourrait aussi être vue comme le courant normal. D’où l’inutilité de vouloir supprimer la résistance.