14- Trace(s) et résistance(s)

date: 202410081521

La fin de la précédente section nous a laissé entrevoir que la résistance ne doit pas être conçue comme quelque chose en plus par rapport aux fonctions normales du moi. De par le seul fait de se maintenir dans son statut, dans son rôle, le moi est résistance. On comprend alors mieux que Freud en soit venu à poser d’autres résistances, dont une résistance du surmoi et une résistance du ça. Cela ne devrait pas nous étonner, puisqu’il s’agit de simplement constater que tout processus tend à persister dans son cours et donc qu’il résiste par définition. Il résiste tout simplement à être nié en tant que processus. L’inconscient persiste, donc il résiste, et cela est vrai de toute autre fonction psychique ou organique. Le vivant ne fait rien d’autre quand il résiste à la tendance fondamentale vers l’équilibre énergétique. Par extension, on peut dire la même chose de toutes les instances psychiques: pour se maintenir, elles résistent à la tendance à la dé-différenciation.

On peut généraliser en disant que la force de l’un affronte la résistance de l’autre, ce qui nous permet de poser que l’appareil psychique d’un individu, cette “fiction théorique” par laquelle Freud embrasse toutes les instances à l’œuvre, est lui-même une résistance face aux appareils de ses semblables et face à la pression de la masse. Dans sa lutte pour préserver son originalité, le moi est en première ligne, mais on peut penser que dans ce cas, les autres instances (ça, surmoi) ne lui sont pas toujours contraires, mais peuvent s’avérer alliées dans la constitution d’une figure unique, ayant ses caractéristiques propres. L’ensemble de ce qu’on appelle “personnalité” ne tiendrait donc pas au caractère du moi seul, mais reflèterait les compromis particuliers obtenus entre les instances. La métaphore politique se profile ici: les partis politiques qui d’ordinaire s’affrontent en chambre, peuvent constituer un front uni provisoire quand un danger menace l’ensemble du pays…

Il n’existe donc rien qui serait logé « derrière » la résistance . Résister, cela ne demande pas une localisation, c’est simplement ne pas se prêter à une compréhension, à une évolution qui permette un usage psychique. Nous attribuons la résistance au moi, mais, comme on l’a vu, ce n’est qu’une partie de l’affaire ; on décrit ainsi la répugnance du moi à prendre connaissance de ce qui se présente d’emblée comme incompatible avec son mode de fonctionnement. Pour cela le moi (ou la conscience) n’a pas besoin de savoir ce qu’il y aurait à connaître, et d’ailleurs ce qui est vraiment refoulé n’est pas dans un état tel qu’il puisse être connu avant d’avoir été soumis à une traduction en du matériel proprement psychique. La résistance du moi, c’est sa répugnance à ouvrir ses frontières ; il résiste à l’élévation du niveau d’énergie libre qui le déstabilise.

L’autre moitié de l’affaire, c’est la résistance du refoulé lui-même. Par définition, le refoulé est étranger à toute structure ; l’énergie libre qui le caractérise est nécessairement déstabilisante pour tout ce qui est organisé. Il y a donc une incompatibilité de principe. Mais alors, un lecteur à l’esprit critique se demandera : de quoi parle-t-on ? Qu’est-ce que ce refoulé, et pourquoi son énergie libre ne se dissipe-t-elle pas spontanément? La question est sérieuse puisqu’elle nous oblige à donner une description plus complète de ce qu’il faut entendre par refoulement et donc par résistance du refoulement.

Nous avons commencé par la part qui revient au moi, mais nous n’en avons pas assez dit. Il faut à présent préciser que le moi et le refoulé sont inséparables, n’existent pas l’un sans l’autre. Le refoulé, l’inconscient pris au sens strict, Freud (1915) a précisé qu’en tant que tel il serait incapable d’existence. Cela nous l’avons vu dans une section précédente. Nous avons alors expliqué que cet inconscient ne survivrait pas un instant sans le moi qui permet de passer un compromis avec la réalité. Mais cela ne concerne que l’aspect purement pulsionnel du refoulé. Un autre aspect qui le lie nécessairement au moi est la dimension de la trace. Si le refoulé persiste et “pousse” sur le moi, c’est que la séparation originaire, qui a renvoyé le moi–le traduit–et le refoulé -non traduit–dans deux univers étrangers l’un à l’autre, a du même coup constitué cette dimension particulière que nous appelons trace.

La notion de trace demande à être développée. Le terme qui la désigne, dans son usage ordinaire, dis qu’il y a un être, un événement positif dont elle est la trace. Mais comme nous le savons, son usage métapsychologique va en modifier le sens. La trace et trace de la partition elle-même ; non pas trace d’un quelque chose déjà définie et qui serait cachée, mes traces de la césure qui a séparé en deux le quantum d’excitation. Disant cela, nous ne voguons pas dans un univers métaphysique. Nous disons que la traduction/refoulement a produit d’une part du sens, et d’autre part a laissé des indices qui lie le refoulé à la traduction, bien qu’il soit difficile d’imaginer la nature ou la forme de ses indices. J’ai déjà employer l’adjectif « inchoatif » pour désigner la forme à la limite du descriptible. Mais ce qualificatif dit qu’il y a quelque chose comme une amorce, et c’est sans doute ainsi qu’on peut le mieux qu’on se voit le rapport de la trace avec le traduit : comme si dans la traduction, dans le produit de la traduction, on pouvait deviner les indices de ce qui est resté non traduit. Comment? Peut-être l’expérience de l’Unheimlich, de l’étrangeté au cœur du familier, peut-elle nous en donner une certaine idée, comme une aura d’indicible qui persiste autour du sens.

La notion dora, que l’on retrouve chez Walter Benjamin à propos des œuvres d’art, n’est peut-être pas l’équivalent de l’inquiétant chez Freud, mais des passerelles semble exister en ce que dans les deux cas il y a quelque chose en excès par rapport à ce qui constitue le cœur du perçu. Dans les deux cas aussi cet excès est,du moins en partie, une contribution du sujet percevant en temps qu’il peut reconnaître ce surplus sinon le créer. Dans le cas qui nous occupe, c’est-à-dire l’aura qui entoure le sens, il se passe quelque chose de comparable. On peut d’une part trouver que cette aura est dans l’esprit du sujet qui perçoit, mais il nous faut admettre que pour que cette projection soit possible le sens lui-même doit être porteur d’un indice.

L’expérience de la traduction littéraire vient un appui à cette idée, puisque tout traducteur c’est qu’il n’existe pas de t traduction parfaite, qu’il y a une intro de divisibilité du génie d’une langue dans celui d’une autre. C’est dans l’espace indéfinissable entre les deux langues que l’âge de la trace dont nos essayons de former le quasi-concept.

Trace, indice, marque d’un passage qui ne désigne rien d’autre que lui-même et encore, de manière foncièrement minimaliste ; barre oblique entre symbolisation et refoulement. Espace virtuel, il va sans dire, puisque c’est un lieu que rien ne vient habiter.

Pourtant, comme toujours, on peut partir de la trace empiriquement conçue. Chez Fred, dans sa monographie sur les aphasies et dans son Projet de 1895, il est question de traces qui sont en fait des tracés. Traces mnésiques laissées par l’expérience perceptive et qui sont doubles : traces de ce que l’on a perçu, touché, goûté ; et trace du mouvement par lequel on y est parvenu. Trace sensorielles, donc, et traces motrices que l’on peut sans peine attribuer à la création de frayages neuronaux, d’engrammes concrets, inscrits dans le corps et dans le cerveau.

Le mot trace évoque par ailleurs l’empreinte du pied perçu sur le sable par Robinson et qui s’est avéré la trace de Vendredi. Trace visible, mesurable même, et qui parle sans doute aucun de la présence il y a peu d’un autre humain. La trace est alors signal.

Mais notons que l’on peut aussitôt penser qu’il y a un dédoublement, une trace de la trace. Trace que la perception de la trace laisse en nous et qui devient une méta-trace qui a son tour… cela donne lieu à une mise en abîme. Mais il y a plus; l’empreinte laissée par le pied signale l’humain qui a marché sur le sable, mais ouvre aussi tout un univers de possibilités et de questions: qui est-ce, que fait-il là, que veut-il, que fera-t-il si je le rencontre? Et plus loin encore : que penses-t-il, que verra-t-il en moi que je ne vois pas moi-même, que ne sait-t-il pas de lui-même que je peux moi obscurément sentir etc. On voit ainsi se créer une sorte d’émulsion, on voit la trace mousser, monter en neige, pour ainsi dire, à mesure qu’on s’y attarde. On la voit ainsi devenir de plus en plus abstraite, mais pas pour autant imaginaire. En fait, on peut dire qu’il n’y a rien de plus résistant que la trace. Comme Freud les signale dans le Moïse, le plus difficile n’est pas de commettre un crime, c’est d’en effacer les traces, puisque l’effacement lui-même laissera sa propre trace.

La trace apparaît ainsi logée au cœur de la réalité matérielle comme de la réalité psychique et de la vérité historique. Et cette trace est par essence « autre », étant la trace de l’autre en moi comme de l’autre hors de moi. Car si elle est trace, c’est qu’elle se distingue de moi. Je ne laisse pas de trace en moi-même à moins de devenir à moi-même autre. Une coïncidence parfaite de moi à moi, si elle était possible, ne laisserait aucune trace.

Nous avons jusqu’ici utilisé le plus souvent le mot trace au singulier. Pourtant on dit « laisser des traces ». Curieusement, l’inverse est aussi vrai : quand on laisse des traces on fait en sorte de pouvoir être « suivi à la trace ». Notons que, singulier ou pluriel, le mot trace s’associe à l’idée de suivre et que cette association signale sans faillir l’idée de mouvement, de recherche, d’enquête. Suivre à la trace, c’est se mettre sur la piste de…

Trace et piste sont apparentées à indice. Le mot voisin d’index laisse bien entendre que l’indice pointe dans une certaine direction, mais sans dire ce qu’on va trouver en le suivant du regard. Cette trace-indice n’est d’ailleurs pas éloignée de l’anglais track, qui cependant semble donner, voire imposer une direction plus affirmé au mouvement. Curieusement, il arrive aussi que les traces soient le point d’arrivée d’une recherche, comme les traces infimes d’une substance que l’on trouvera au terme d’une analyse chimique poussée. Bien entendu, ces traces peuvent à leur tour relancer la recherche, mais ce sera sur un autre plan. On trouve des traces d’arsenic, et ça relance l’enquête policière… Mais ne trouver que des traces, cela peut signifier qu’il n’y a pas eu de grave contamination, les traces en question apportent une solution et l’enquête peut cesser.

Voilà donc que trace se révèle un mot qui, lorsqu’on s’y attarde quelque peu, met l’esprit en mouvement. Peut-être s’agit-il au bout du compte des tracés neuronaux qui nous donnent à penser, des frayages qui tracent des circuits ou des cheminements, comme ceux que Freud avait imaginé et conceptualisé dans son projet de 1895.

Chose certaine, c’est d’une enquête sur des traces mnésiques que la psychanalyse procède. À ce sujet il faut aussitôt clarifier un point qui peut porter à malentendu. S’il y a une diversité de traces : traces visuelles, motrices, olfactives etc. celles-ci se subdivisent en images mnésiques et en traces que nous dirons fondamentales, de pures traces, si l’on peut dire. Freud parlait indifféremment de traces ou d’images mnésiques. On est néanmoins en droit de faire quelques distinctions. Une image amnésique peut-être une trace sur le chemin d’une remémoration plus explicite : tel est le cas du souvenir de couverture. Mais elle peut être aussi le point d’arrivée d’une remémoration, n’ayant alors de la trace que l’aspect secondaire. Par ailleurs, le mot image était utilisé en neurologie pour décrire des circuits neuronaux de divers types : image visuelle, sonore, motrice… Il va de soi que toutes ces images peuvent être des traces-indices ou alors des traces-solutions.

Les choses se compliquent si l’on change qu’une trace en tant que point d’arrivée, une image donc, se divise nécessairement entre son contenu positif et quelque chose d’autre qui est un indice, donc une trace ! Et que le dit contenu ne marque pas la fin du parcours.

Pour finir, nous aboutissons à cette configuration constante chez Freud : noyau/enveloppe ou encore chose/prédicat. La trace-indice est toujours du côté de la chose, du noyau, tandis que l’image et du côté de l’enveloppe, du prédicat, et nous revoilà reprenant l’idée de trace d’une trace, puisque l’ensemble chose/prédicat peut lui-même servir d’indice, donc de trace d’une autre chose/prédicat.

En résumé nous obtenons ceci:

![[Trace,indic, image.png]]

Rappelons cependant que, comme Lévinas le souligne, il n’y a de trace que du passage d’un Autre. Les traces mnésiques qui sont spécifiques à l’enquête psychanalytique sont de cet ordre. L’image mnésique recherchée à travers la réactivation des traces motrices, c’est l’image dun perçu investi de libido, donc de la valeur affective liée à l’autre humain.

  • 2024-10-21