2- Creuser la métaphore

date: 202405041207

La pensée métaphorique étant omniprésente, cela signifie-t-il que l’on ne peut penser autrement ? L’exemple des mathématiques montre qu’elle n’a pas un monopole complet. Même sans recourir aux équations, il y a moyen de s’exprimer dans un langage exempt de métaphores, mais cela demande des efforts particuliers qui non seulement rendent fastidieuse la communication, mais aussi, et peut-être surtout, inhibent la créativité inhérente à l’usage de la langue.  Il est néanmoins préférable de ne pas abuser de métaphores lorsqu’on veut s’exprimer rigoureusement sur un sujet, la métaphore ayant comme autre caractéristique de comporter une certaine ambiguïté, un certain flou qui sied mal au projet de formuler des idées claires et précises.

Il y a cependant une autre stratégie possible; elle consisterait à distinguer entre différents niveaux de métaphorisation. Il y aurait ainsi un plan métaphorique de base, difficilement évitable puisque le langage lui-même consiste en un transport de l’attention de la chose au signe, et que nos mots les plus usuels comportent un minimum de métaphore ou de métonymie 1. Il y aurait aussi un deuxième plan, celui des métaphores délibérées, choisies avec soin afin de donner une image plus facile à comprendre d’un concept autrement trop abstrait. Un troisième plan serait celui de l’allégorie, c’est-à-dire d’une métaphore généralisée comme il s’en faisait dans les paraboles, les contes moraux et les fables destinées à traiter des affaires humaines tout en semblant parler d’autre chose. 

Il faut à présent faire une mise en garde : le domaine d’étude des métaphores et autres tropes est des plus complexes et nous n’avons ici qu’effleuré la surface. Le but était de noter que l’univers des métaphores permet d’admettre qu’une relation de transport — « meta-phorein »— est inévitable sans pour autant que l’expression des idées perde en précision. Une meilleure exposition de l’univers linguistique et sémiotique serait ici de mise, mais pour l’identification des problèmes de formulation de nos concepts métapsychologiques, il est quand même suffisant de s’en tenir à nos quelques notations sommaires.

Si maintenant nous revenons à la notion de refoulement, que Freud considérait comme centrale, nous avons vu que le mot comporte une valeur métaphorique suivant laquelle une instance refoulante repousserait un certain élément vers une autre aire psychique. La complexité apparaît déjà plus grande quand on s’aperçoit que si nous remplaçons « refouler » par « repousser » nous ne sortons pas du domaine de la métaphore et que, d’autre part, la notion d’aire psychique est du même ordre, puisque, à proprement parler, nous n’observons aucune aire ou surface qui serait psychique. Cependant, le mot est tellement entré dans l’usage – et l’usage nous semble si parlant – que nous ne saurions décider platement de nous en passer, car il nous faudrait alors en trouver une autre et l’imposer à l’usage courant, ce qui est très difficile sinon impossible.

On peut toutefois garder le mot, mais en lui donnant une définition plus précise et moins sujette à flottement théorique. Freud nous vient ici en aide ayant formulé, dans la fameuse « lettre 52 » (6 décembre 1896), une définition pleinement opérationnelle du refoulement et n’ayant de métaphorique que le strict minimum. Dans cette lettre il définit le refoulement comme un échec de traduction.

Si nous nous arrêtons un moment sur cette assertion, nous remarquons que de l’univers métaphorique général se détache ici une forme particulière : l’analogie. C’est déjà un progrès parce qu’il ne s’agit pas d’une analogie banale, au sens d’un « rapport de ressemblance », mais d’une analogie que le philosophe Gilbert Simondon appelle « analogie légitime » en ce qu’elle exprime une « ressemblance de rapport ». Ce n’est pas là un simple jeu de mots. L’analogie banale fait appel à la ressemblance des figures, des apparences externes. L’analogie légitime (ou logique), quant à elle, pose que le rapport entre deux éléments d’un domaine A est semblable au rapport entre deux éléments d’un domaine B qui est tout autre. Ainsi, dire que le refoulement désigne un défaut de traduction, c’est dire que, par rapport à l’élément qui est accessible à la conscience, l’élément refoulé est comme l’élément d’une phrase en une langue X qui ne sera pas transposé dans la phrase traduite en une langue Y. La ressemblance est celle entre les rapports respectifs et non dans la simple figure des éléments comparés. En effet, rien ne dit que la chose refoulée ressemble à un texte ni que les processus psychiques concernent des éléments du genre « texte ». Dans notre projet de décrire rigoureusement l’objet de notre discipline, nous pouvons donc nous accommoder de métaphores dans la mesure où nous nous tenons au plus près de l’analogie qui, selon Simondon, est du type légitime. Il s’agit de parvenir à extraire de l’univers des ressemblances des expressions capables de désigner non la ressemblance passive, mais les rapports actifs qui ont cours de manière comparable dans deux domaines distincts. 

Pour revenir une fois de plus à l’expression « refouler », on peut s’en servir à condition de tenir présent que le processus psychique réel n’a rien d’un « tire-pousse » et ne se produit dans aucun « espace »; l’analogie consiste dans l’idée que quelque chose n’est pas admis dans un domaine X et doit par conséquent rester dans son domaine d’origine. 

Ce qui précède signifie que nous avons la tâche, parfois ingrate, de garder à l’esprit que notre discours théorique concerne des faits invisibles et impalpables, des faits dont nous faisons état dans des mots qui jamais ne décriront adéquatement les processus en question. Ces faits sont néanmoins inférés à partir d’observations tout à fait vérifiables. Quand, vers la fin de sa vie, Freud disait qu’il avait eu la chance de rencontrer quelques faits nouveaux, la nouveauté en question résidait surtout dans le regard qu’il avait porté sur des faits cliniques par ailleurs familiers. Regard paradoxal, puisqu’il s’est agi pour Freud de se passer, justement, du regard clinique traditionnel, objectivant, pour plutôt écouter, sur la base d’un principe de continuité psychique que l’expérience de la suggestion post-hypnotique l’amenait à formuler. Autre exemple de transport dans le sens d’une analogie vraie: le symptôme absurde du névrosé est à la conscience de celui-ci comme le comportement tout aussi absurde du sujet hypnotisé à sa conscience/mémoire de tous les jours.

  1. Ces deux tropes n’étant pas toujours faciles à démêler
  • 2024-10-08