3- Un second regard

date: 202405041208

dg-publish: true

À la fin de la section précédente, nous sommes revenus, sans la nommer, à la question de l’étonnement que nous avions introduite dans la première section. Si la nouveauté consistait dans la façon qu’a eue Freud d’aborder des faits cliniques, c’est bien parce qu’il a su mettre en suspens le regard attendu et regarder avec des yeux neufs… qui étaient en fait des oreilles ! Mais ne nous débarrassons pas trop vite de la modalité visuelle. Pensons, par exemple, au fait que lorsqu’on comprend quelque chose on est porté à dire: « je vois ! » La vision est un sens tellement dominant qu’il serait vain de chercher à s’en passer, même métaphoriquement. Le problème n’est pas dans la vision elle-même, mais dans l’usage qui est fait du regard. Au regard qui objective et tient à distance on peut opposer un regard accueillant et capable d’y regarder à deux fois.

Cette capacité d’accorder un second regard, cela rappelle que Freud, qui a travaillé en laboratoire, s’est longtemps servi d’un microscope; or, lorsqu’on se sert pour la première fois de cet instrument, on ne voit pratiquement rien d’utile. Il faut ajuster notre œil ainsi que notre esprit pour comprendre ce que l’on a sous les yeux; il faut faire une mise au point non seulement optique, mais aussi mentale pour se rappeler que l’on regarde à fort grossissement et que par conséquent on ne dispose plus des mêmes repères qu’a l’œil nu. 

Quelque chose de semblable est exigé de nous quand nous nous occupons de ce qui échappe à la conscience. Non seulement l’invisibilité, mais tout autant la différence des lois de fonctionnement et l’étrangeté des formes rencontrées, nécessitent au moins un second regard et en fait, dirions-nous, un « regard tiers ». C’est que la matière dont nous traitons est tellement fuyante qu’il est absolument nécessaire à l’analyste de parler à un tiers de son expérience. François Perrier avait eu cette formule bien connue: pour pouvoir pratiquer l’analyse, il faut au moins un patient et au moins un collègue. Freud, comme on sait, a eu longtemps pour tiers Fliess, ce qui montre que ce tiers n’a pas nécessairement besoin d’avoir les mêmes dispositions mentales ou les mêmes repères théoriques que l’analyste. L’important est que l’analyste parle à quelqu’un d’extérieur à son expérience, ce qui l’oblige à porter le second regard dont nous parlions; un regard qui pour être second doit être inscrit dans un cadre plus large, triangulaire. L’écriture, bien entendu, est en cela très utile, mais il n’est pas obligatoire pour un psychanalyste de passer à l’écrit. L’important est de mettre à l’épreuve nos conceptions tirées de la pratique afin d’en laisser tomber les scories contre-transférentielles, du moins celles qui nous font sortir du domaine propre à l’analyse, celles qui nous poussent à reprendre une attitude de sens commun, ce qui est un penchant naturel parce l’attitude de sens commun est toujours plus confortable. Il s’agit de maintenir active notre capacité d’étonnement, cette fois en s’entendant soi-même parler de ce qu’on a observé et vécu durant les séances d’analyse.

Il va de soi que l’étonnement nécessaire devra donner lieu à une mise en forme de la pensée, une mise en forme apte à permettre de communiquer clairement le fruit de notre expérience au-delà du triangle formé par le patient, l’analyste et le tiers. Cela parce que ce triangle lui-même s’expose toujours au risque d’une « bonne entente » qui esquive la véritable mise à l’épreuve. On peut en effet être pris dans une collusion inconsciente, visant à éviter ce qui dérangerait trop notre conception de départ, notre cadre de référence, nos préférences personnelles. Une fois l’expérience mise à l’épreuve d’un tiers, il faut donc nous demander si nous en restons là, c’est-à-dire dans le domaine qui reste très privé, ou si nous voulons en rendre compte de façon plus large. On peut avoir de multiples raisons de vouloir donner un compte-rendu, par exemple celle d’être reconnu par un groupe de pairs. Mais on peut aussi vouloir faire un pas supplémentaire et témoigner devant un public plus étendu de ce que la psychanalyse est une discipline dont les travaux sont tout à fait montrables malgré ses traits particuliers qui lui donnent parfois l’air d’un rite ésotérique. Cette présentation, cette monstration de la psychanalyse, exige que des formes soient trouvées qui puissent rejoindre un public pas nécessairement porté sur le maniement rigoureux des concepts. Le langage métaphorique reprend alors du service avec tous les risques de malentendus qu’il comporte. 

On peut en effet, comme déjà dit, difficilement éviter de proposer des images pour parler de ce qui est par essence invisible. Mais il faut alors procéder avec précaution. Un premier principe à observer est de laisser l’association libre derrière soi, la réservant au travail en séance. Quand on veut présenter la psychanalyse, la discuter devant des groupes plus larges que le triangle déjà évoqué, l’association libre n’est d’aucune utilité, voire, elle ne fera que semer la confusion. Si on veut discuter rationnellement de notre rencontre avec l’étrangèreté de l’inconscient, ce n’est pas le moment d’en rajouter avec les associations personnelles de chacun qui, de toute façon, n’auront que peu ou pas de rapport avec ce qui est présenté. Un second principe est qu’il faut user seulement d’analogies légitimes, tel que déjà évoqué en citant Gilbert Simondon: non pas un rapport de ressemblance, mais une ressemblance des rapports qui existent entre les processus comparés.

Pour être bien clair sur ce dernier point, je dirais par exemple que présenter l’inconscient suivant l’image convenue de la partie submergée d’un iceberg est non seulement inexact, mais tout à fait trompeur. En effet, l’iceberg dans toutes ses parties est fait de la même glace; sa ligne de flottaison ne change rien à la nature de ce qui se trouve en dessous, alors que le refoulé est d’une tout autre teneur que le traduit/symbolisé. De plus, l’iceberg, c’est une image toute statique, ne laissant rien voir des rapports de force, des dynamiques qui se jouent constamment au sein de l’appareil psychique, un appareil dont une partie n’est pas simplement « submergée », mais clivée du reste par le refoulement. Il faut dire qu’à ce titre, même le schéma que Freud a proposé en 1924 puis à nouveau en 1932, pêche par son aspect statique, contrairement aux schémas du chapitre VII de L’Interprétation du rêve, d’autant plus que ces derniers doivent être conçus comme enroulés, selon une remarque de Freud en bas de page (nous y reviendrons).

Voilà donc une métaphore à éviter: l’inconscient comme partie immergée de la psyché. Image qui a un autre grand défaut: celui de présenter des instances psychiques comme des choses, de les hypostasier, alors que nul n’a jamais observé de telles choses et alors que Freud a toujours mis en garde ses lecteurs en disant que l’appareil qu’il décrit est une fiction théorique et ne peut être localisé dans quelque endroit que ce soit.

Le terme inconscient lui-même, étant la forme substantivée de l’adjectif correspondant, est une concession à la facilité de l’expression, mais ne devrait pas laisser entendre qu’il existe une localité psychique portant ce nom. Aussi tard que 1924, Freud énonçait son insatisfaction par rapport à ce mot, même s’il se résignait à s’en servir vu sa commodité.

Mais si l’on doit en principe se méfier des métaphores, comment parler alors de ce dont on fait l’expérience en analyse ? Je disais qu’il est licite d’user d’analogies vraies, mais encore ? Ici les choses se compliquent passablement. C’est que la mise en forme discursive, les théorisations psychanalytiques sont comme on sait nombreuses ! Voilà donc que nous nous enfonçons dans une nouvelle version de la question que nous posions au départ. À présent la question devient: est-ce que tous les discours psychanalytiques se valent ? Est-il licite de vouloir en exclure certains ? Si oui, à partir de quels critères ? 

  • 2024-10-08