6- Barrières de contact
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- métapsychologie
date: 202405041211
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Un exemple particulier de dérivation est celui de la notion de barrière de contact. Sa particularité consiste dans le fait qu’au départ de l’observation il y avait déjà une sorte de dérivation ou en tout cas de méprise. Freud, qui a longtemps travaillé à développer des techniques de coloration pour mieux observer les neurones au microscope, a cru voir en effet une « substance étrangère » logée aux points de contact entre deux neurones. Il a nommé cela « barrière de contact ». Le cas est intéressant à plus d’un titre: d’une part, la méprise en question lui a suggéré un concept qui allait s’avérer viable et utile malgré l’erreur qui lui avait donné naissance. Cette erreur consistait en ce que la substance étrangère n’était qu’une accumulation de colorant. C’était donc un artéfact technique comme il s’en produit souvent, parfois avec des issues heureuses, dans l’histoire de la recherche scientifique. Mais même une fois corrigée, l’erreur d’interprétation n’empêche pas que la notion soit valable. La barrière existe réellement sauf qu’au lieu d’être un plein c’est un vide, c’est l’espace synaptique. Et le contact existe aussi, sauf qu’il est assuré par la libération dans cet espace de molécules de neurotransmetteurs: sérotonine, dopamine, etc.
Si maintenant nous considérons la dérivation métapsychologique, la notion de barrière de contact s’avère une expression unique des idées de continuité psychique et de séparation par le refoulement tout à la fois. D’un point de vue systémique propre à une théorie du vivant cela évoque aussitôt la notion de clôture opérationnelle; au point de vue métapsychologique nous retrouvons la continuité et les lacunes telles que nous les avons évoquées précédemment. La notion de césure avancée par Freud et reprise amplement par Bion, se situe dans la même lignée conceptuelle. Césure n’est pas interruption, mais saut à l’intérieur d’un continuum, franchissement d’une étape.
Nous pouvons développer davantage l’idée de barrière de contact vu qu’elle se retrouve dans des versions immatérielles dans ce qui concerne les relations humaines et même au-delà. Ainsi, on ne saurait évoquer l’idée de contact entre deux ou plusieurs unités s’il n’y avait entre elles une séparation, une surface qui leur soit spécifique, une frontière les définissant chacune comme unité séparée. Contact implique barrière même si la réciproque n’est pas toujours vraie. Plus on examine de près l’expérience analytique qui est faite pour l’exploration « en profondeur » du psychisme, plus on réalise qu’en réalité nous n’avons jamais accès qu’à des phénomènes se produisant à l’interface entre deux sujets, c’est-à-dire au lieu même que nous nommons barrière de contact. Même le patient le plus régressé ne peut éviter de nous donner à voir une surface, une frontière qui nous permet d’inférer quelque chose de son vécu intérieur, conscient ou non. Nous n’aurons jamais accès à cet intérieur autrement que par une inférence, aidés en cela par la nature sympathique ou empathique et imitative de la perception d’un autre humain « Freud 1895 ».
La vie relationnelle est affaire de surfaces qui tout en venant au contact l’une de l’autre maintiennent néanmoins la distinction individuelle. Il n’y a pas de fusion possible entre deux sujets, même si un tiers « chimérique » (de M’Uzan) peut se former en cours d’analyse empruntant quelque chose des deux protagonistes.
Affirmer que tout est affaire de surface est d’une part très freudien. En effet Freud recommandait de toujours partir de la surface psychique offerte par le patient à l’observation de l’analyste. Mais d’autre part nous semblons aller à l’encontre de la notion de « psychologie des profondeurs », comme Freud appelait parfois la psychanalyse. Est-il possible de concilier ces deux aspects ? Il nous faut évidemment discuter du sens que prend le mot « profondeur », et nous voilà revenant au problème du langage métaphorique et plus encore de la métaphore spatiale du psychique. Il est clair que de profondeur il n’y a que par analogie banale. Ce qui échappe à la conscience apparaît après-coup à celle-ci comme ayant été enfoui. Or, en discutant du refoulement nous avons bien vu que d’enfouissement ou de localisation spatiale il n’y avait point. L’expression « psychologie des profondeurs » est donc une manière de parler n’engageant aucune fouille véritable. Notons d’ailleurs que la méthode des associations libres ne va nullement à la verticale de quoi que ce soit, mais se contente de suivre les chaînons associatifs tels qu’ils se présentent comme objets d’une attention particulière. Quand nous demandons à un analysant d’associer nous ne voulons pas que son moi fasse des inférences, mais qu’il décrive patiemment ce qui vient. Or ce qui vient n’est jamais qu’un enchaînement se faisant à la surface. Comme Jean Imbeault l’a si bien décrit, il peut bien y avoir une masse psychique, mais l’analyse consiste à la faire passer sous forme linéaire à travers l’étroit défilé de la parole étalée. C’est donc une histoire de surface.
Il serait faux de considérer cette notion de surface comme plus pauvre que celle de profondeur. La profondeur très prisée quand il s’agit de la pensée d’un sage n’est elle-même que la marque d’un entrecroisement des lignes de pensées, d’un enchevêtrement de surfaces, de combinaisons logiques demandant que l’on procède à une écoute et à une méditation patientes et soutenues pour en saisir la portée. Mais la nature purement métaphorique de cette profondeur se révèle lorsqu’on dit par ailleurs que le penseur profond est quelqu’un qui « voit loin ». Ce loin est-il à entendre dans le sens vertical de la profondeur ou dans celui de la distance horizontale calculée à la surface ? Quoiqu’il en soit, retenons que lorsque Freud a voulu définir le moi il a parlé d’un « être de surface et projection d’une surface ». Pourtant le moi n’est pas une entité simple ou unidimensionnelle. Mais il va de soi que l’on est naturellement porté à penser que si le moi est une surface celle-ci recouvre quelque chose d’autre, l’inconscient qui serait alors sous la surface, donc en profondeur. Mais cette profondeur décrit plutôt le sentiment d’avoir affaire à une barrière avec la crainte d’y perdre la possibilité d’un contact.
Comme nous le verrons dans les sections futures, ces remarques d’apparence toute théorique ont une grande importance pratique pour la conduite de la psychanalyse.