7- Tissages
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date: 202405050923
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Une membrane, une barrière de contact ou une surface peuvent ou bien être imaginées comme quelque chose de statique, d’immobile, d’inerte ou bien être conçues au plus près du champ connexe d’où elles sont dérivées. c’est-à-dire comme des ensembles de processus vivants se formant à chaque instant, se recomposant sans cesse pour contrer les effets de la tendance à la désorganisation (entropie). Une telle conception concerne des systèmes organisés, ce qui en retour pose le problème de comment concevoir le refoulé ou l’inconscient puisque celui-ci serait non structuré. Comment imaginer — se donner une image — de ce qui n’est pas structuré ? Mouvements chaotiques de fragments insensés, l’inconscient au sens radical du terme ne se laisse pas représenter lui-même sinon par son contraire, c’est-à-dire comme ce qui reste quand nous avons conçu une quelconque organisation.
Une image intéressante se présente à nous si, à propos de ce qui est organisé, nous pensons à un tissage sur les bords duquel pendent des fils nombreux de longueur diverse et ne se prêtant à aucune forme, mais invitant néanmoins à tenter de les organiser, de les tresser ou tisser en continuité avec le tissu existant. Bien entendu cette image n’est pas idéale puisque ces fils sont quand même minimalement organisés étant les extensions des fils de trame et des fils de chaîne du tissu, mais elle offre, cette image, une approximation de l’idée de reste non traduit et elle laisse aussi entrevoir comment à partir de n’importe quel point du tissu, en suivant les fils de trame ou de chaîne dans n’importe quel sens, on peut arriver à l’une ou l’autre de ces terminaisons pendantes.
Si nous poursuivons l’image et que nous remplaçons ces fils de coton ou de laine par des fils de cuivre par exemple on peut alors imaginer autant d’antennes captant des signaux erratiques. Ces signaux parviennent au centre du tissu, mais ne se laissent pas facilement intégrer par celui-ci. De ces surfaces tissées d’où pendent des antennes, il peut y en avoir plus d’une formant une organisation psychique complexe qui se présente comme un ensemble de feuillets disposés dans des configurations variées. Pensons ici aux feuillets endo- méso- et ectodermiques des formations embryonnaires qui au cours du développement s’assemblent, s’entrecroisent en strates diverses pour finalement former l’organisme mature. Cela est encore une métaphore qui sert simplement à montrer qu’il est possible d’user d’analogies vraies qui respectent les axiomes de départ. Dans le cas présent nous pensons à la continuité et à la césure des barrières de contact qui sont opérantes tant dans la vie biologique stricte que dans la vie psychique.
Parlant de vie psychique, nous postulons qu’elle se passe au lieu même des barrières de contact. Ce faisant, nous opérons un saut conceptuel important. Nous amorçons ainsi un délestage encore plus important dans l’esprit de Guillaume d’Occam en nous passant non seulement des métaphores spatiales classiques, mais aussi de la notion de structure en général. Ce qui compte, ce sont les processus se déroulant au point de rencontre entre l’organisé (énergie liée) et l’inorganisé (énergie libre), là où se produisent des discordances, des incidents attirant l’attention analytique.
Soulignons que les feuillets de tissu organisé dont nous avons fait mention peuvent être de plusieurs « couleurs » — organisation moïque idéalisante ou alors sévère et rigide, culpabilisante, méprisante, etc. Tout ce qu’un vocabulaire psychologique peut nommer sans pourtant rien dire de comment se produit le changement, l’évolution. Ces changements et évolutions en effet ne peuvent se produire qu’en un point où se fait la rencontre entre le psychique et l’actuel correspondant aux deux sortes d’énergies mentionnées plus haut. Dans le travail clinique, c’est le transfert qui conduira vers ce point où quelque chose de nouveau peut se produire, parfois imperceptiblement, d’autres fois à grand bruit. L’important, c’est que l’analyste soit disponible, ou mieux semi-disponible pour à la fois accueillir les manifestations de transfert et ne pas y répondre de la manière qui est attendue dans la vie courante. C’est ce que suivant Jean-François Liotard on peut appeler la passibilité de l’analyste, sa capacité de se laisser atteindre tout en tenant bon sur sa position d’analyste.
Avec la dimension du transfert, la psychanalyse se montre elle-même comme un être de surface ou de frontière, se produisant là ou se rencontrent le su et l’insu, l’organisé et le chaotique, le symbolisé et l’actuel, l’attente ordinaire et la réponse inattendue. Pour cela l’analyste doit travailler à se faire une sensibilité, une disposition à entendre et à éprouver, soutenues par une éthique qui donne la préséance à l’autre dans les deux sens de ce mot: l’autre personne et l’autre chose en cette personne et en lui-même.
Je disais plus haut « semi-disponibilité ». Je me référais à ce que propose Hartmut Rosa pour qui cette semi-disponibilité est essentielle parce qu’une totale disponibilité rendrait l’analyste inopérant parce qu’inintéressant. Dans notre façon de formuler les choses, une entière disponibilité abolirait l’asymétrie, le gradient et l’énigme qui suscitent le transfert. Elle serait aussi une tentative absurde de supprimer la barrière de contact, la clôture opérationnelle qui, comme on l’a vu, assure la possibilité d’un échange véritable. En réalité la totale disponibilité est impossible, mais le seul fait de la promettre ou de la faire miroiter aux yeux de l’autre peut entraîner, outre un malentendu, la destruction du dispositif analytique ou, dans la vie courante, l’élimination des chances d’une authentique relation. En abolissant la barrière, on abolit aussi le contact !
La semi-disponibilité, au contraire, ne nie pas la possibilité du contact, mais celui-ci prend alors la forme que Rosa nomme « résonance », un terme sur lequel nous aurons à revenir. Notons pour le moment la convergence entre cette notion de semi-disponibilité et la situation anthropologique fondamentale. L’adulte le plus dévoué envers l’enfant — la mère dans un état de préoccupation maternelle primaire selon Winnicott — n’est pas en fait entièrement disponible; il ou elle a son propre domaine réservé, inconscient d’où émanent à son insu des effets en excès de ce qu’il ou elle croit offrir à l’enfant. De même, l’analyste le plus attentif envers son patient ne peut éluder les interférences de son propre inconscient. Avant d’appeler cela son « contre-transfert », notons que l’inconscient de l’analyste est impliqué avant toute rencontre avec un patient dans son désir de pratiquer l’analyse, dans son offre préalable à toute demande. Le dispositif analytique lui sert de prototype, de forme présentable de cette offre et du désir qui la sous-tend, mais ce n’est là qu’un cadre dans lequel se jouera une partie que Freud lui-même a comparée au jeu d’échecs. Dans ce jeu, l’échiquier, les pièces et les coups d’ouverture sont bien codifiés, mais on dit qu’une fois la partie commencée, il y aura autant de mouvements possibles qu’il y a d’atomes dans l’univers. Dans le jeu qu’est l’analyse, vu les possibilités en grand nombre, l’inconscient de l’un et de l’autre aura maintes occasions de se manifester. Le transfert viendra essayer de fixer des règles, de proposer des formes plus ou moins stables, mais, comme on sait, il est lui-même de deux sortes: transfert en plein — répétition du même— et transfert en creux — répétition de ce qui n’a pas eu lieu.