1- L’étonnement et la métaphore
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date: 202405041206
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Dans un entretien fait à la BBC vers la fin de sa vie, Freud dit qu’il a eu la bonne fortune de tomber sur « quelques faits nouveaux ». On peine aujourd’hui à comprendre quelles nouveautés il avait introduites parce que, d’une part, la psychanalyse occupe –ou plutôt infiltre – maintenant une bonne part de notre culture, et d’autre part, parce que, même à ses débuts, la pensée de Freud était nécessairement accueillie comme on accueille toutes les nouveautés : soit le rejet, soit l’assimilation à du déjà connu. Il est en effet difficile de reconnaître la vraie nouveauté dans le domaine de la pensée, à moins de s’y être exercé longuement et avoir assez mastiqué la matière pour en déceler ce qui résiste à l’assimilation. Dans ce sens, une tâche importante de tout enseignement de la pensée freudienne est de parvenir à en montrer la véritable originalité, à faire comprendre en quoi elle est en rupture avec notre mode habituel de penser. Il s’agit aussi de faire noter que la rupture est tout aussi possible aujourd’hui qu’à la fin du XIXe siècle, car même après avoir fait l’expérience de la nouveauté freudienne, notre esprit contemporain a lui aussi vite fait de revenir à sa routine. On pourrait même dire que c’est plus difficile pour nous aujourd’hui de saisir la nouveauté de Freud parce que notre usage courant des termes par lui introduits crée un effet de familiarité qui peut être trompeur. Ainsi, nous disons couramment « inconscient », « refoulé », « pulsion », etc., et nous pouvons croire en être quittes avec la nouveauté freudienne. Les mots mêmes qui désignent ce qui devrait nous étonner servent à émousser l’effet d’étonnement. Nous croyons savoir ce que sont l’inconscient, le refoulement, la pulsion… et cette croyance est ce qui nous empêche d’avoir la seule attitude nécessaire, qui consiste à remarquer que ce que Freud a introduit ne va pas de soi.
Or, l’idée que cela (ou ça?) ne va pas de soi est une voie d’entrée possible dans le domaine de l’étonnement. Ne pas aller de soi, c’est ne pas fonctionner tout seul comme fonctionnent les choses naturelles – les feuilles des arbres qui poussent et qui tombent toutes seules–, c’est donc qu’il y a quelque chose d’autre, peut-être même quelque chose d’illogique, ou en tout cas relevant d’une autre logique.
Notre tendance à ramener la nouveauté du côté du déjà connu a vite fait d’introduire le sens commun dans l’affaire, d’autant plus que nous disposons d’une fonction puissante pour l’obtention de cet effet : la métaphore. Voilà que le refoulement est conçu comme une opération semblable à celle par laquelle on chasse un intrus, on le refoule dans un réduit sombre et humide que nous appellerions l’inconscient. Freud lui-même a usé de cette métaphore que# le mot même de refoulement annonce. On dirait donc qu’on n’y échappera pas: comment Freud pouvait-il parler des choses nouvelles qu’il avait rencontrées sinon avec les mots courants de sa culture ?
Y a-t-il une solution à ce problème ? Et, au fait, quel avantage y aurait-il à en parler autrement? On peut s’accorder qu’après tout une métaphore, ce n’est qu’une image; en quoi cela fait-il problème?
Revenons à l’expression de Freud: “des faits nouveaux”. Il y aurait donc au départ, supposément, des faits; non des théories, non des concepts – des faits: symptômes hystériques, rêves, actes manqués… Des faits qui posent question, qui font problème à la fois du point de vue pratique pour ceux que cela concerne et pour ceux qui comme Freud essaient d’y comprendre quelque chose, d’en découvrir, malgré l’absurdité apparente, des motifs relevant d’une certaine logique. Mais ces faits étaient-ils nouveaux? D’autres que lui les avaient notés, décrits, étudiés. De quelle nouveauté parle-t-il donc? Dans son entretient à la BBC, Freud ne le dit pas. Il nous faut tenter de répondre à sa place.
Une première réponse, qui, disons-le tout de suite, ne nous satisfait pas, serait la suivante:
Freud puise dans l’expérience avec des sujets hypnotisés qui, une fois émergés de leur transe, exécutent des gestes qui leur avaient été suggérés par l’hypnotiseur — suggestion dont ils ne se souviennent pas, mais qu’ils exécutant fidèlement. Se pourrait-il que le rituel obsessionnel ou l’acte manqué relève d’un mécanisme comparable, hypnose mise à part ? Freud dira plus d’une fois que la psychanalyse a une dette envers l’hypnose.
De ses observations initiales, ce que la scène hypnotique lui permet de postuler, c’est qu’il existe une continuité là où il semblerait y avoir lacune. Le sujet ne se souvient pas de s’être fait donner une consigne (lacune), mais il l’exécute tout de même (continuité). Avec Freud, appelons cela un principe de continuité psychique. Nous y reviendrons.
Pour le moment, reprenons la question du recours à la métaphore. Où est le problème ? demandions-nous. Les métaphores nous sont très utiles et nous y avons recours plus souvent que nous ne le croyons. Pour certains auteurs, elles sont l’essence même de la pensée et il faudrait ici ouvrir un très long chapitre pour discuter de cet aspect. Ce qui est certain c’est que dans les quelques phrases qui précèdent, j’ai moi-même sans y penser usé de métaphore. Ainsi, j’écris « il faudrait ouvrir un chapitre » où il est évident que le mot « ouvrir » renvoie à l’image d’une porte, d’une fenêtre, d’une couverture de livre donnant accès à une autre vue sur le sujet. Alors, où est le problème ? Le problème réside justement dans cet usage naturel et universel d’où il s’ensuit que là où j’emploie une métaphore, un autre auteur peut en employer une autre qui suggère un sens certes comparable, mais pas nécessairement identique. Par exemple, là où j’imagine que le refoulement consiste à chasser l’intrus vers l’inconscient, un autre peut invoquer une lutte armée, un affrontement entre deux bataillons dont l’un repousse l’autre au-delà d’une certaine ligne de feu, image qui ne requiert aucun rapport avec l’état conscient ou inconscient. Et voilà que l’hypothèse même de l’inconscient s’effondre comme un château de cartes (autre métaphore).
Mais s’il est pratiquement impossible de se passer de métaphore du moment que l’on parle —à moins de s’exprimer en équations mathématiques— comment enfin résoudre ce problème? Nous discuterons de cela dans le prochain impromptu. Pour le moment, revenons à la question des « faits nouveaux ». Il me semble clair que les faits en question, ce qu’ils ont de nouveau c’est que ce ne sont pas des faits d’observation pure et simple. La nouveauté, elle est dans l’esprit de Freud et, surtout, elle résulte non de l’observation contemplative, mais d’une intervention inventive qui, elle, suscite des faits nouveaux. De cela aussi nous aurons à reparler.