4- Critères
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date: 202405041209
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Les questions par lesquelles j’ai clos le dernier impromptu doivent, à la réflexion, être formulées autrement. Il ne s’agit pas de savoir si telle ou telle version d’un discours psychanalytique doit être exclue. Il s’agit plutôt de chercher quelles composantes de ces divers discours contribuent à maintenir vivante, en mouvement, la recherche psychanalytique. On ne saurait donc exclure d’avance quoi que ce soit, mais on peut cependant se donner un certain nombre de critères permettant de reconnaître une telle contribution. Ce qui pose nécessairement une autre question: Qu’entendons-nous par recherche psychanalytique ?
Nous entendons avant tout le fait que la psychanalyse, selon la définition qu’en donnait Freud, est d’abord un procédé d’investigation duquel découlent une méthode thérapeutique et un certain nombre de formulations théoriques. On peut donc dire que la psychanalyse est par essence une démarche d’enquête, de recherche, ouverte sur l’imprévu. Par conséquent, pour jauger un discours se voulant psychanalytique, il s’agit de vérifier que ce discours s’inscrit bien dans le mouvement désigné par le mot psychanalyse. Une psychanalyse vivante remet et se remet en question, réexamine périodiquement et à nouveaux frais ses concepts et ses théories. Non pour le plaisir de s’auto-contester, mais parce qu’elle est conséquente avec une de ses découvertes capitales: chaque nouvel acquis (théorique, conceptuel, clinique), chaque nouveau progrès dans l’organisation de ce discours opère du même coup une nouvelle censure [ Freud, “L’inconscient”, 1915].
C’est dès L’Interprétation du rêve que Freud a observé ce fait particulier, mais il était déjà inscrit dans le modèle de la “lettre 52” déjà citée, selon lequel la traduction/transcription avait pour revers un refoulement [cf. Impromptu n° 2]. Si nous posons ce fait au principe de tout discours psychanalytique, alors cela demandera des tenants de chacun des discours existants qu’ils se prêtent à une recherche concernant ce que leur discours a nécessairement refoulé. Qu’est-ce qu’un tel discours aurait pu refouler ? Par définition on ne peut le dire d’avance ! Mais une approche est possible par laquelle en confrontant deux discours différents on peut noter qu’ils occultent chacun, sans nécessairement le vouloir, quelque chose de l’autre. Cela ne veut pas dire que ce quelque chose est toujours à préserver, mais ayant identifié l’exclusion qu’ils opèrent, on peut procéder, en pleine lumière, à une réévaluation critique de ce dont il s’agit et de ce que cela ouvre comme nouvelles réflexions.
Un autre critère important est celui de la compatibilité. Les énoncés psychanalytiques doivent être compatibles avec les axiomes de départ ou alors ils doivent permettre de contester ouvertement ces derniers. Nous avons déjà identifié un de ces axiomes: la continuité psychique. Un autre axiome concerne une certaine énergétique, ou, si l’on veut, la compatibilité avec le principe d’inertie et la loi d’entropie.
Par principe d’inertie, on ne peut plus aujourd’hui entendre ce que Freud appelait “principe d’inertie neuronale”, ayant admis que nous ne travaillons pas du tout dans le domaine neurologique. Néanmoins, la notion d’inertie nous est utile ne serait-ce que parce qu’elle va de pair avec celle de continuité psychique. Le mot “inertie” peut toutefois porter à malentendu. Il ne s’agit pas d’une inertie au sens de l’insensibilité ou de la paralysie. Bien au contraire, la correspondance avec une acception possible de la continuité psychique laisse voir que la psyché, si elle pouvait dans un monde idéal rester à l’abri de tout stimulus, continuerait néanmoins à fonctionner. Cela est d’ailleurs compatible avec ce que les neurosciences actuelles appellent le default mode du fonctionnement cérébral, par lequel on désigne une activité continue et spontanée du cerveau en absence de toute sollicitation du dehors. Voilà un possible substrat physiologique de la continuité psychique: un mouvement continu en l’absence de toute influence externe. Nous verrons plus tard qu’il y a ici une base intéressante à l’introduction du concept de pulsion.
Fort bien! Mais pour rester fidèle à l’exigence de ne recourir qu’à des analogies vraies, il faut à présent nous demander si les termes “inertie” et “continuité” que nous accolons au mot “principe” sont bien des analogies de cette sorte. Un examen plus minutieux suggère que non. Une raison qui s’impose à prime abord, c’est que nous sommes en train de discuter de faits appartenant au domaine du vivant, donc à ce qui lutte sans cesse pour se maintenir en vie en dépit de la deuxième loi de la thermodynamique, la loi d’entropie. Se maintenir en vie, c’est lutter contre ce qui tend à l’équilibre énergétique dans un système donné. Ce qui est sûr, c’est que dans un lieu quel qu’il soit un organisme vivant doit pouvoir échanger avec son environnement de manière à renouveler constamment ses frontières ainsi que ses structures et mécanismes internes, allant ainsi à l’encontre de la tendance inéluctable à la désorganisation. Si donc continuité et inertie il y a, ces dénominations ne désignent que l’apparence au plan macroscopique. La continuité d’une membrane cellulaire, par exemple, est l’effet apparemment tranquille d’une myriade de réactions biochimiques à l’échelle microscopique, qui à chaque instant travaillent à la reconstituer. Cette profusion d’échanges moléculaires et ioniques sont autant d’occasions pour des mutations, des processus sélectifs, etc., qui induisent des changements, adaptatifs ou non, mais qui sont en tous cas des discontinuités.
Continuité et inertie se situent donc du côté de l’apparence; ce sont des construits imaginaires là où en réalité règne le mouvement incessant qui n’est ni rectiligne ni uniforme [Le principe du mouvement rectiligne uniforme est un autre nom pour le principe d’inertie dans la physique classique.]. La métaphore peut donc servir, mais elle peut aussi nous induire en erreur.
À bien y regarder on pourrait dire que Freud a découvert en fait des discontinuités et que si la continuité est posée comme principe, c’est une construction après coup de la pensée. [Noam Chomsky, dans une opinion publiée dans le New York Times, écrit: “Suppose you are holding an apple in your hand. Now you let the apple go. You observe the result and say, « The apple falls.» That is a description. A prediction might have been the statement «The apple will fall if I open my hand.» Both are valuable, and both can be correct. But an explanation is something more: It includes not only descriptions and predictions but also counterfactual conjectures like «Any such object would fall,» plus the additional clause «because of the force of gravity» or «because of the curvature of space-time» or whatever. That is a causal explanation: «The apple would not have fallen but for the force of gravity.» That is thinking.”] Empiriquement, c’est une apparence perçue du côté du moi, en réaction à ce qui perturbe l’appareil psychique. Il nous faut penser la réalité psychique comme tout autre que cette construction, comme faite de constantes reformulations, reconstitutions, reprises actuelles, auxquelles on ne peut assigner ni une origine datable ni un destin prévisible. Mais à leur tour, ces mouvements incessants ne peuvent être conçus que sur le fond d’une inertie principielle. Il fallait que Galilée et Newton aillent au-delà des observations empiriques de discontinuité pour penser l’inertie alors même qu’elle est contre-intuitive. Dans le cas de Freud, c’est la continuité qui est empiriques observable, et il fallait penser que sous ce couvert de continuité il y avait tout un pullulement psychique de liaisons et déliaisons, de processus primaires et secondaires, d’investissements et désinvestissements, de refoulements et retours du refoulé etc..
On peut dire comme Freud que le but de la vie c’est la mort. Qui peut contester que c’est le destin de tout organisme vivant? Mais, outre de confondre un destin avec un but, l’erreur consiste à se poser la question même du but. Le croyant cherche un but et une raison à sa vie sur terre; l’athée Freud lui offre un but moins consolateur, mais il reste pris dans la logique du croyant qui est d’assigner un but. Une autre voie serait de ne poser aucun but: le vivant apparaît, s’institue lui-même (autopoïèse) et ne poursuit aucun but particulier sinon de continuer à vivre – qui n’est pas vraiment un but, mais une “persistance dans l’être” (le conatus de Spinoza). Cette absence de but, c’est une de ces pensées qui perturbe la tranquillité de l’esprit. Celui-ci, dans son exercice quotidien, adhère à l’idée de causalité, ayant l’impression d’avoir voulu ou causé ce qui arrive, ou d’avoir subi la volonté d’autrui comme cause extérieure. Cette logique de causalité résiste donc à admettre des processus sans but, des mécanismes fonctionnant par le seul fait de pouvoir le faire, des rencontres au hasard d’éléments déterminés de multiples façons, se prêtant ainsi à des assemblages qui donnent lieu à la complexité.
Ce que Freud a décrit comme surdétermination dans la composition du rêve est de cet ordre. Le rêve lui-même, dans sa constitution, est sans but; c’est seulement après coup que le rêveur faisant retour sur son expérience onirique découvre éventuellement que le rêve a servi de couverture opportune, véhiculant – tout en les lui masquant – des pensées et des souhaits qu’il ne pouvait admettre. Ces pensées et souhaits résultent eux-mêmes de tissages qui recouvrent des processus sans but, mais qui seront remis au service d’usages orientés, spécifiques du plan que nous appellerons psychosocial.
Personne n’aime se concevoir comme le produit du hasard et la vie sociale a tout pour nous inviter à valoriser notre présence comme orientée, alors même qu’observée d’une distance suffisante, elle finit par ressembler à un mouvement brownien de molécules.
À la suite de Freud, il est possible d’évoquer des motifs inconscients qui induisent à croire avoir découvert le plan causal, mais caché, et à oublier que c’est toujours le raisonnement posthume qui opère dans l’après-coup cette attribution, et que rien ne justifie de nous détourner d’une conception purement stochastique.
Est-ce à dire que le plan psychosocial serait sans valeur ? Non, puisque c’est le plan où la valeur elle-même apparaît, dans la mesure où c’est aussi le plan où il est possible de faire l’épreuve de la douleur. Il n’y a en effet de valeur qu’à l’aune de la douleur ou du déplaisir que chacun peut causer à l’autre. Le principe de plaisir est donc, sur le plan psychosocial, pleinement pertinent, mais on voit aussitôt que la réalité psychique elle-même — ce qu’on désigne couramment par le mot inconscient— n’opère pas sur ce plan, mais au-delà.
Un autre critère d’appartenance à la psychanalyse se dégage ainsi, soit la capacité de décrire des faits et des événements psychiques en tenant compte de la différence qui passe entre le psychosocial soumis au principe de plaisir et son au-delà, le réel psychique, qui est exempt de motifs et de buts, c’est-à-dire de toute visée téléologique. Pas plus que les faits biochimiques constitutifs du vivant, le réel psychique ne poursuit aucune visée autre que de se maintenir tel à l’encontre de la loi d’entropie. C’est cela l’étrangèreté de la découverte de la psychanalyse, découverte apparemment tardive (1920), mais qui rétrospectivement est décelable en pointillé dès les premières formulations par Freud de ses observations cliniques de même qu’au dernier chapitre de L’interprétation du rêve, à condition bien sûr d’user de notre privilège de lecteurs rétrospectifs.
Cette autonomie du réel psychique peut à son tour paraître obscure, immotivée et contraire à l’intérêt d’un être vivant. Quel être, en effet, chercherait à fonctionner sans égard à son environnement? Mais l’obscurité se dissipe un tant soit peu si l’on considère qu’il s’agit d’un repli auto-érotique du sexuel. Le rebroussement en question est en effet la caractéristique humaine assez unique, contraire à l’intérêt biologique, du moins selon toute apparence, et comportant par le fait même une dimension “de mort”. Voilà un nouveau critère, plus discriminant que les autres, pour cerner la spécificité du discours psychanalytique: son rapport au sexuel, et plus précisément à un sexuel déliant, qui ne veut rien savoir de l’autre, du monde environnant.