5- Le sexuel en psychanalyse

date: 202405041210

Nous avons dégagé précédemment deux plans de fonctionnement: celui que nous avons appelé psychosocial, et que nous situons sous la domination du principe de plaisir, mais aussi comme plan de couverture par rapport à l’autre plan, que nous nommons de réalité psychique et qui fonctionne au-delà du principe de plaisir. Le plan psychosocial est celui de la vie relationnelle, de l’échange avec d’autres sujets; c’est le plan des valeurs, positives ou négatives, de plaisir ou de déplaisir (douleur), et du sentiment subjectif d’avoir une volonté, un but à soi.

L’autre plan, celui de la réalité psychique, fonctionne comme on l’a dit au-delà du principe de plaisir, ce qui signifie sans but et sans égard pour la vie sociale ou les valeurs qui lui correspondent. C’est sans doute la primauté accordée par Freud à ce plan, même avant qu’il le nomme ainsi, qui a donné l’impression que la théorie freudienne était solipsiste.

Mais comme on sait aussi Freud a placé le sexuel au centre de ses théories, ce qui nous oblige de situer maintenant ce sexuel par rapport aux deux plans que nous avons définis. Il est évident qu’il existe une sexualité que l’on pourrait qualifier de psychosociale, mais on sait aussi que le sexuel freudien, si on peut l’appeler ainsi, se caractérise par le rebroussement auto-érotique, ce qui lui enlève toute préoccupation relationnelle et lui confère son caractère strictement pulsionnel.

La question du sexuel demande aussi que nous fassions un retour en arrière pour étudier la démarche initiale de Freud, démarche que l’on retrouvera tout au long de son œuvre et que l’on peut appeler “de dérivation”. Un texte de Jean Laplanche intitulé “Dérivation des entités psychanalytiques” nous servira ici de guide.

“Paradoxalement en effet, la terminologie psychanalytique se caractérise à la fois par sa spécificité et par son caractère emprunté, «dérivé». Tous les termes de la psychanalyse ont une acception originale, liée de façon précise au corps de doctrine. Mais en même temps, même si certains d’entre eux prennent allure de néologisme, on repère aisément leur origine à partir de domaines plus ou moins connexes, parmi lesquels la psychologie est loin de constituer la source privilégiée: sciences de la nature, biologie, économie, médecine…” (Laplanche 1970 p. 200)

Laplanche décrit ensuite deux modes de dérivation, en continuité et par analogie (p. 202) où l’on reconnaîtra les deux tropes familiers, la métonymie et la métaphore.

En ce qui nous concerne, notons que la dérivation est un processus qui comme on l’a dit est constant dans l’œuvre de Freud et qui procède par l’attention portée à un fait de la vie courante — dans le cas présent la sexualité — suivi par la transposition de ce fait dans le domaine du psychique refoulé, ce qui transfigure l’objet de la description. Avant même de parler de métonymie ou de métaphore, notons que c’est le refoulement qui intervient entre le sens courant et le sens proprement psychanalytique. Ce n’est pas que le refoulement métaphorise quoi que ce soit mais que le passage à travers ses mécanismes fait en sorte que quelque chose acquiert un nouveau statut.

Le sexuel au sens freudien dérive donc de la sexualité manifeste en autant que celle-ci est frappée de refoulement. Qu’est-ce à dire ?

Pour mieux comprendre ce qui se passe il faut d’abord sortir le refoulement de son isolement. En effet, le refoulement est inséparable de la situation anthropologique fondamentale (Laplanche) qui, dans son modèle le plus simple, suppose un enfant en présence d’un adulte et une communication asymétrique entre les deux, exigeant de la part de l’enfant un travail de traduction qu’il ne pourra mener à terme. Cela parce que la communication de l’adulte est compromise par une charge d’excitation que l’enfant ne peut maîtriser. Voilà le refoulement comme échec au refusement de traduction, selon le modèle déjà évoqué de la lettre 52, et comme l’autre face de la traduction/symbolisation qui parvient à produire des représentations utilisables au plan psychosocial. On notera que dans cette situation l’après-coup est opérant. On ne peut parvenir à la symbolisation effective que par une reprise de ce qui a passé à travers le filtre de la traduction/refoulement pour s’intégrer dans le réseau des significations existantes. L’après-coup se remarque aussi dans le fait que la traduction opérée sur la matière opaque du sexuel se révélerait inadéquate, incomplète, partielle et serait encore appelée à être détraduite, puis retraduite…

Par ailleurs, le refoulé reste comme une épine irritative pressant l’appareil psychique de tenter à nouveau de le traduire. L’excitation intraduisible c’est du sexuel infantile émanant de l’adulte et s’implantant dans le “derme psychophysiologique” de l’enfant. C’est en général de la sexualité interdite, mais serait-elle permise et agie qu’elle n’en serait pas moins énigmatique pour l’enfant pour des raisons de constitution, l’infans n’étant pas équipé pour être partie prenante du schème sexuel adulte alors même que ce schème comporte de la sexualité infantile. J’ai jadis appelé cela un chiasme férenczien (Scarfone 2000).

Nous voyons ainsi le sexuel “inconscient” ne pas se caractériser essentiellement par son rapport à la conscience, mais par son décalage temporel en regard des possibilités de réponse de l’infans. Pour celui-ci, que l’excitant sexuel de l’adulte soit conscient ou non, il se présente essentiellement comme non symbolisable et donc comme actuel (par opposition à psychique). Ce qu’on appelle souvent “psychosexualité” est par conséquent un mélange de sexuel psychique et de sexuel actuel opérant à l’interface entre deux sujets. Cette appellation qui inclue le mot “sexualité” est en réalité mal inspirée, mais elle s’impose naturellement vu sa nature de dérivé de la sexualité courante.

Prenons en effet la situation anthropologique fondamentale à son niveau le plus banal. Quantité d’enfants dans le monde vivent encore dans des situations où la famille est mal logée et tout le monde dort dans la même pièce. L’enfant assiste alors plus ou moins obscurément à ce qu’il est convenu d’appeler une “scène primitive”, une scène sexuelle banale entre deux adultes. Banale pour eux, mais non pour l’enfant qui ne peut comprendre ce qui se passe. L’incompréhension est double voire multiple: elle concerne le contenu de la scène, mais aussi et plus encore le motif de ce donner à voir au regard de l’enfant. “Que me disent-ils ? À quoi suis-je convié ? Que veulent-ils de moi ? “ Voilà autant de mots que l’on pourrait mettre dans la bouche de cet enfant. Cette situation que nous avons simplifiée dans notre exemple concernera en fait quantité de scènes diverses dans la vie quotidienne, comportant toutes un décalage, un gradient symbolique qui sera chaque fois excitant et cependant non métabolisable. C’est cela le sexuel refoulé, ou comme nous le disions au départ de cette longue digression, le sexuel frappé de refoulement. On voit ce refoulement marquer la sexualité adulte elle-même, comme Freud le signalait à propos des jeux préliminaires, mais aussi dans le fait que les adultes ne sont la plupart du temps pas conscients de ce qu’ils émettent.

Irions-nous jusqu’à poser que le refoulement est l’essence même du psychique en ce qu’il le délimite continuellement séparant ce psychique de l’actuel c’est-à-dire du non symbolisé ? Peut-être, mais à condition de pouvoir décrire dans chaque cas particulier l’avènement effectif d’un processus de refoulement/traduction spécifique au sexuel. Dans toute traduction il y a un échec partiel, mais seul le sexuel impliqué dans la situation anthropologique fondamentale est de l’ordre de l’intraduisible et concerne l’impossible traduction exhaustive d’un excitant pourtant inévitable. Le non traduit du sexuel implanté pousse néanmoins

à la traduction, à l’élaboration psychique et de ce fait maintient active la “barrière de contact” qui se révèle

le lieu même de la vie psychique, la ligne de feu permanente entre le symbolique et l’actuel.

  • 2024-10-08