8- Traces et répétition

date: 202405051052

À la fin du dernier segment il a été question du transfert en creux comme répétition de ce qui n’a pas eu lieu. L’expression est paradoxale et pourrait sembler suggérer une conception quelque peu magique, ou alors ne constituer qu’un jeu de mots séduisant. Ce n’était pas du tout mon intention et je vais à présent essayer de donner une explication des plus sobres de ce que cela peut vouloir dire.

Revenons au modèle de la lettre 52 selon lequel la tâche de traduire ou transcrire dans un autre registre les signes de perception – ou les traces que ces signes ont laissé – échoue en partie. Cet échec dit en fait que la traduction est ce qui n’a pas eu lieu, ou du moins que ce n’est pas le tout de la traduction qui a eu lieu. Rappelons que Freud appelle refoulé ce qui n’a pas été traduit. De cette conception du refoulement, il s’ensuit que la ligne de partition entre le traduit et le non traduit sépare aussi un registre où ce qui est traduit est soumis au temps, susceptible donc d’évoluer en subissant d’ultérieures traductions et réinterprétations; ce sont les éléments appartenant à ce registre qui donneront lieu, le cas échéant, à des transferts en plein, ces transferts n’étant rien d’autre que de nouvelles traductions. Freud (1912) les appelait “nouvelles éditions”. L’autre registre, celui du non traduit, concerne au contraire des éléments qui n’étant pas admis dans le domaine de la signification (ou si l’on préfère, de la symbolisation) n’ont pas la possibilité d’évoluer. Ils sont pour cette raison qualifiés d’actuels, c’est-à-dire sans dimension historique. Leur traduction n’ayant pas eu lieu, on peut dire qu’eux-mêmes n’ont pas de lieu. Ils constituent cependant ce que Laplanche a appelé des objets-sources de la pulsion et que je préfère appeler “sources actuelles de la pulsion” pour ne pas laisser le mot “objet” prêter à malentendu.

C’est de ces sources actuelles de la pulsion qu’originent les transferts en creux, c’est-à-dire des situations où le sujet en analyse est amené, de par l’abrasion progressive des transferts en plein, à se confronter à la situation originaire, à l’énigme elle-même, sans y trouver les repères de quelque traduction préalable. C’est le refoulé au sens strict qui s’avance là où les transferts en plein ne réveillaient et ne rééditaient que d’anciennes traductions. L’analysant est convoqué à un travail de traduction/refoulement originaire et à donner lieu ainsi à ce qui n’avait jamais eu de lieu psychique.

[ Note: Comme on voit, j’use moi-même des métaphores spatiales que je critiquais dans des sections précédentes. Je le fais en connaissance de cause, conscient qu’il ne sert à rien de vouloir éviter de parler d’un « beau coucher de soleil » même si Copernic ou Galilée sont passé par là il y a plus de cinq siècles.]

“Quelque chose a eu lieu qui n’a pas de lieu” écrivait J.-B. Pontalis. Une fois de plus, il n’y a rien là d’ésotérique. Quelque chose, un événement a eu lieu dont l’appareil à traduire, à symboliser, à interpréter, n’a pas pu se saisir pour en faire une donnée psychiquement utilisable. Rien de plus. Néanmoins, la psyché qui continue d’être dérangée par la trace de cet événement, aussi obscure soit-elle, finit par s’en faire une représentation minimaliste, rudimentaire, une sorte d’intuition ou d’appréhension. Avec ce dernier mot, je fais bien entendu référence à ce que Winnicott a théorisé dans son texte désormais canonique: “La crainte de l’effondrement”, où le patient appréhende un effondrement qui, dit Winnicott, a déjà eu lieu mais n’a pas pu être enregistré.Une conception du refoulement selon le modèle traductif de la lettre 52 nous permet de concilier et de ramener dans un champ éclairé des conceptions comme celle-là, qui pourraient autrement sembler obscures, voire indicibles.

On aura noté que du côté du refoulé nous avons évoqué la notion de trace. Celle-ci dit bien ce qu’il en est, puisque comme toute trace elle est à la fois quelque chose de repérable, mais qui demeure néanmoins minimale, à peine un indice. Une trace ne dit pas toujours de quoi elle est la trace. Winnicott lui a donné le nom d’effondrement, vu que le sujet appréhende avec angoisse une telle chose dans le futur. La question que soulève cette appellation est de savoir s’il faut ou non entendre “effondrement” au sens de la clinique psychopathologique, selon laquelle l’individu s’est effectivement effondré, est entré en désarroi ou en dépression, etc. Les autres notations de Winnicott dans son article militent contre cette interprétation, puisqu’il nous dit que l’effondrement en question s’est produit à un moment où il n’y avait nulle possibilité de l’enregistrer comme fait advenu. Il serait donc contradictoire de poser qu’il s’est agi d’un effondrement cliniquement observable.

Il serait plus conséquent avec le développement du texte winnicottien de poser que l’effondrement en question, c’est celui du processus ou de la fonction de traduction nécessaire à l’enregistrement. Quelque chose s’est présenté qui a fait s’enrayer la machine à produire du sens, mais non sans laisser une trace de cet incident, trace obscure, comme on l’a dit, mais trace tout de même qui incite l’appareil à s’y essayer une nouvelle fois. La situation analytique lui offre pour cela des motifs nécessaires (transfert en creux) et les conditions de sécurité qui lui permettent de s’y risquer. Ce qui incite donc à la répétition de ce qui n’a pas eu lieu, c’est la trace de la rencontre avec ce quelque chose de tellement autre que non seulement sa traduction a échoué, mais que la fonction traductive elle-même s’est effondrée. Voilà donc l’effondrement: il est en son fonds métapsychologique, c’est l’effondrement de la fonction, étant entendu que sur le plan phénoménologique, s’il avait été possible d’observer le sujet, on l’aurait vu prendre des formes et des intensités variées. Quelle forme la répétition de cet effondrement pourra prendre dans le cours de l’analyse, cela dépendra de nombreux facteurs, mais ce qui est certain c’est que ce sera de l’inédit, puisqu’aucune forme mémorielle n’a pu être donnée au temps 1 de cet après-coup en train de se réaliser, le second temps lui étant fournit par le processus analytique.

Revenons sur un aspect qui mérite explicitation. Nous avons distingué, de part et d’autre de la barre oblique qui sépare et lie traduction et refoulement, des éléments sujets à évolution (traduits, symbolisés) et d’autres restant à l’état de traces (refoulé). Nous n’avons pas spécifié la raison de ces deux destins contrastés. Il est clair que pour évoluer, un élément doit être entré dans l’engrenage des significations, ce qui veut dire aussi de l’usage selon l’idée de Wittgenstein qui dit: « meaning is usage ». Freud et Breuer avaient aussi compris cela dès les Études sur l’hystérie, quand ils posaient que les idées conscientes sont sujettes à l’usure du fait de leur rencontre avec d’autres idées, tandis que les schèmes inconscients, n’étant confrontés à quelque contestation que ce soit restent « frais comme au premier jour ». De même on peut dire que le refoulÉ reste à l’état de trace parce qu’il n’offre aucune forme susceptible d’être appréhendé par la logique du sens, par la pensée critique. Mais en tant qu’amorce ou “possibilité d’amorce” (Ansatzmöglichkeit, écrit Freud) ce refoulé reste néanmoins actif, potentiellement capable d’imposer à l’appareil un nouvel effort de traduction.

Nous pouvons ainsi dépouiller le refoulé et les traces de toute aura mystique : quelque chose de bien réel est advenu mais n’a pas, ou pas encore, trouvé de forme capable de rendre sa trace utilisable psychiquement. Sa transformation par une levée de refoulement, c’est-à-dire par une nouvelle tentative de traduction affronte néanmoins une résistance dans la mesure où ce travail sur la trace est à la base difficile (quel sens lui trouver ?) et d’autre part ce travail est susceptible de réveiller des expériences vécues (Erlebnis) inchoatives mais néanmoins pénibles, ce qui revient selon notre logique à réveiller la douleur de l’effondrement de l’appareil.

  • 2024-10-08