9- De quelle douleur parlons-nous?
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date: 202405071432
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Revenons à « la crainte de l’effondrement » de Winnicott. Nous avons posé que le seul effondrement dont il est possible de parler, c’est celui de la fonction de traduction. Winnicott l’aurait sans doute appelée « fonction d’intégration » puisque ce qui s’est passé n’a pas pu être introduit dans le système du moi et par conséquent n’a pas pu être historisé, devenir du passé. La tâche de l’analyse sera, selon Winnicott, de pouvoir mettre cela « to the past tense ».
Mais que l’on parle de traduction, d’intégration, de symbolisation ou autre, l’essentiel du point de vue épistémologique est que par définition nous ne pouvons rien savoir de ce qui n’a pas été enregistré, rien sinon que cela a laissé une trace, un indice minimaliste.
Attardons nous maintenant à cette trace. Si nous ne savons pas à quel événement actuel elle renvoie, nous sommes cependant assurés qu’elle est l’indice d’un événement que nous pouvons nommer effondrement ou enrayage de l’appareil à traduire. Nous sommes ainsi ramenés à des considérations qui exigent une certaine rigueur conceptuelle. Il nous faut en effet affirmer à nouveau avec insistance que le seul domaine sur lequel nous pouvons nous prononcer est celui des événements psychiques. Mais puisque nous parlons d’un échec à inscrire psychiquement un événement x, il s’ensuit que l’expression « événement psychique » désigne tout événement qui concerne l’appareil psychique dans ses succès comme dans ses échecs. L’adjectif « psychique » concerne donc tout ce qui a mis en route la fonction de traduction, que celle-ci ait réussi ou non à produire du psychique.
Les seuls événements que nous puissions légitimement discuter d’un point de vue psychanalytique sont donc ceux qui se sont produits à la frontière de l’appareil psychique. Nous avons dit quelque chose de semblable quand nous avons posé que la vie psychique se passe sur la ligne de la barrière de contact. Une telle conception nous permet d’affronter un autre problème important, celui du rapport entre le refoulement et la résistance opposée au retour du refoulé. La logique élémentaire pourrait en effet demander comment il peut y avoir résistance au retour de ce dont, par définition, on ne sait rien ? Quelle douleur est donc appréhendée puisqu’il n’y a aucun enregistrement pour documenter ce qui s’est passé ? Une réponse possible consisterait à dire que l’angoisse devant le retour du refoulé, c’est simplement devant l’angoisse de l’inconnu. Mais, outre que l’humanité n’a pas attendu de la psychanalyse pour s’apercevoir d’une telle chose, on s’aperçoit que si on examine cette réponse de près elle s’avère être une pétition de principe. « It begs the question » de pourquoi l’inconnu nous angoisse ! Or il se trouve que notre modèle traductif semble en mesure de donner un compte-rendu opérationnel de cette angoisse sur au moins deux plans.
Au plan fonctionnel, l’inconnu c’est encore une fois l’énigmatique au sens général, sur lequel nous n’avons aucune prise et qui met donc en échec une pulsion fondamentale: la pulsion de maîtrise, d’emprise ou de pouvoir « Demächtigungstrieb« .
Au plan de l’histoire du sujet, l’inconnu ravive les traces de toutes les fois où, infans, il a été confronté à l’énigme de l’autre et où la fonction de traduction s’est effondrée avec ce que cet effondrement comporte de douleur interne à l’appareil. En effet, la douleur dont nous parlons n’est pas une douleur exogène qui aurait causé l’effondrement de la fonction, mais bien la douleur résultant de l’effondrement lui-même. Cette façon de voir est en accord avec l’idée que l’effondrement a contribué à une libération d’énergie qui était auparavant liée; or on peut affirmer par principe que toute augmentation de l’énergie libre est vécue comme pénible ou déplaisante par l’appareil psychique. La douleur qui menace quand le refoulé tend à faire retour c’est un afflux d’énergie libre qui la provoque. Notons aussi qu’en cela nous restons tout à fait en accord avec la conception qu’avait Freud de l’inconscient. Cette conception qui date de 1915 n’a pas toujours l’heur d’être prise en compte rigoureusement, cela probablement parce que la compréhension est vite happée par le démon de la métaphore et que l’on se dépêche de visualiser l’inconscient en oubliant que la description de Freud concerne une pure fiction théorique dont les corrélats les plus réels sont en terme d’énergie, ou mieux, de régime énergétique.
Quand Freud, après avoir été amené à postuler une pulsion de mort, il s’est vite aperçu que ce qu’il y de mortifère dans cette pulsion c’est l’effet de déliaison. Déliaison de quoi ? Déliaison de l’énergie. Le principe de plaisir-déplaisir dont Freud découvrait alors qu’il n’est qu’une partie seulement du domaine qu’il explorait, ce principe domine ce qui est proprement psychique parce qu’il concerne une articulation suffisamment régulée entre liaison et déliaison. C’est le tissage courant de la vie qui demande des alternances entre ouverture et fermeture, maille à l’endroit et maille à l’envers , et tout ce qu’on peut invoquer du même ordre: anabolisme et catabolisme, toujours contenu, limité par les frontières du vivant. Or la réflexion de Freud sur ce qui constitue un traumatisme l’a obligé à postuler une déliaison plus radicale qui ébranle, déchire (c’est le sens littéral de trauma) le tissu psychique lui-même, paralysant ainsi l’appareil psychique et mettant donc en échec le principe de plaisir. Nous sortons alors du psychique. L’au-delà du principe de plaisir c’est aussi l’au-delà du psychique proprement dit.
Si ce mot de psychique se définit par ce qui est symbolisé (sans être nécessairement conscient) alors c’est bien ce qui se passe sur la ligne de la barrière de contact entre lié et délié, dans un mode de fonctionnement apparemment ordonné. C’est ce qu’on aurait pu croire en suivant Freud jusqu’en 1915, bien que certaines fissures avaient commencé à apparaître dans cette construction du domaine de la psychanalyse. En 1912 Freud s’aperçoit que la pulsion sexuelle ne semble pas pouvoir être satisfaite; en 1914 il décrit le transfert comme le feu qui est pris au théâtre lui-même; il s’aperçoit aussi que les patients répètent au lieu de se remémorer et la contrainte de répétition fait sa première apparition timide sans toutefois avoir le sens qu’elle prendra plus tard.
Les traumatisés de guerre en 1919 feront apparaître en gros plan la contrainte de répétition qui a comme caractéristique la plus choquante de ne répéter que ce qui fait mal, que ce qui a mis en échec l’appareil. Si en 1914 la répétition est une alternative à la remémoration, cela n’impliquait pas nécessairement une répétition douloureuse ou en tout cas ne niait pas la possibilité de se réapproprier – avec plaisir – ce qui tendant à se traduire en actes. Dans sa version 1919 la contrainte de répétition apparaît au contraire comme le travail absurde d’une machine qui aurait été privée de ses effecteurs utiles et qui ne laisse voir que le mécanisme de base tournant à vide, se présentant comme l’ultime effort désespéré d’affirmer la persistance d’un lambeau vivant. Cette contrainte de répétition est donc aussi à sa façon une barrière de contact quoique dépouillée de sa fonction créatrice puisque ce qu’elle propose à la traduction ne peut que réitérer l’échec de la fonction.
La douleur psychique que ramène la trace du traumatisme est donc double. Il y a d’une part la douleur du souvenir des vécus affreux, des scènes horribles; mais il y a d’autre part et peut-être surtout, la douleur répétée de l’effondrement de la fonction de traduction ou de liaison.
Des considérations de ce genre peuvent surprendre mais elles sont nécessaires puisque c’est en nous attardant à la deuxième source de douleur que, psychanalystes, nous sommes vraiment dans notre élément. Cela voudrait-il dire que nous ne serions pas sensibles à l’horreur dont les patients traumatisés ont été victimes ou témoins ? Il va de soi que nous y sommes sensibles mais comme tout autre être humain normalement constitué. Pratiquer la psychanalyse ne nous donne aucun accès privilégié à l’expérience traumatisante dans son versant externe, c’est-à-dire tout ce qui concerne les faits observables par quiconque s’y trouverait exposé. L’accès particulier qui nous est donné est celui vers ce que nous appelons « événements psychiques » abordés avant tout dans leur version négative d’échec. Notons en passant que ces événements psychiques ainsi conçus correspondent probablement à ce que Freud, dans son entretien à la BBC, appelait « some new facts ».
Freud disait par ailleurs que la psychanalyse a peu à redire sur ce que d’autres disciplines peuvent avoir décrit, mais qu’elle peut y ajouter un détail qui se trouve parfois à être l’essentiel. Un détail de cet ordre serait le déplacement que nous venons de faire délaissant la douleur causale pour nous attarder à la douleur comme effet de l’effondrement. Encore une fois il ne s’agit pas de nier la douleur exogène mais de reconnaître que de celle-ci nous n’avons rien de spécial à dire. C’est un peu comme dans les enquêtes policières quand en remarquant la montre brisée au poignet de la victime on peut savoir l’heure du crime mais sans rien pouvoir dire de ce qui s’est passé auparavant.
Notons que c’est là une question fort débattue en philosophie de l’esprit à propos de savoir si nous avons besoin d’une représentation interne du monde extérieur pour pouvoir y tenir une conduite appropriée. On peut en effet n’avoir que des données abstraites, sans image visuelle ou sonore par exemple et cependant savoir tout ce qui est nécessaire. Il faut cependant réaliser que ce que nous savons alors n’est en fait que l’état de nos appareils à capter ces données. Ce que nous disions de l’effondrement c’est qu’il décrit l’état de l’appareil psychique, état qui constitue la trace indélébile de l’événement. Mais on s’aperçoit qu’en fait, à tout moment, nous n’avons à notre disposition que les états momentanés de notre sensibilité, l’état dans lequel se trouve notre appareil de perception-conscience.