10- L’inconscient, le temps, l’actuel
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date: 202405080932
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En proposant que la douleur appréhendée dans la crainte de l’effondrement n’est pas celle qui aurait causé le dit effondrement, mais celle qui en résulte, je me trouve à revenir vers un thème qui m’a beaucoup occupé et que je n’ai jusqu’ici abordé qu’en passant: l’actuel. Si, comme le dit Winnicott, l’effondrement originaire n’a pas été enregistré, s’il n’a donc pas été mis au passé (« past tense »), comment alors le qualifier du point de vue temporel ? Il n’est certes pas présent puisqu’il est appréhendé comme risquant de se produire dans l’avenir; il n’est pourtant pas futur, si du moins nous suivons Winnicott pour qui la chose a déjà eu lieu. La catégorie de temps qui reste c’est le temps actuel à ne pas confondre avec le présent parce que contrairement à ce dernier l’actuel ne passe pas, ne devient pas naturellement du passé. Pour cette raison j’ai proposé de le nommer « l’impassé ». Si cet impassé est une catégorie de temps, cela semble pour le moins paradoxal puisque le temps a l’habitude de passer. Or il s’agit ici, selon l’expression de Pontalis (1997), d’un temps qui ne passe pas. Un temps qui est figé, qui ne s’écoule pas, est-ce encore du temps ? Que désigne le mot « temps » quand il renvoie à l’immobilité d’une inscription elle-même paradoxale puisqu’elle n’est pas disponible à la lecture ? Nous semblons nager dans l’absurde ! Si par ailleurs nous suivons Freud, nous rencontrerons une autre difficulté, puisque selon sa définition de l’inconscient celui-ci ignore le temps, n’est nullement affecté par le passage du temps, il est « atemporel » (zeitlos). Cette atemporalité est-elle compatible avec l’actuel comme catégorie de temps propre à l’inconscient selon ma proposition ?
Commençons par réfléchir aux propos même de Freud. Tout d’abord, retenons que l’expression exacte de Freud dit que les processus inconscients sont à l’abris du temps:
"Les processus du système Ics sont atemporels, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas ordonnés temporellement, ne se voient pas modifiés par le temps qui s'écoule, n'ont absolument aucune relation au temps." (OCFP, XIII p.228.)
Il y a une différence entre le non ordonnancement temporel et la non modification par le temps qui s’écoule. Le non ordonnancement, reflète l’aspect non structuré de l’Ics, corrélatif de l’absence de négation et de contradiction. C’est l’inconscient en tant que royaume du libre déplacement des énergies d’investissement. Que les processus inconscients ne soient pas modifiés par le temps qui s’écoule, cela décrit un autre aspect: Freud confirme ainsi que ce sont bien des processus et non des choses ou des entités ayant quelque substance. Que ces processus soient en tout temps les mêmes, cela les confirme comme permanence d’un système qui n’est pas de l’ordre du subjectif passible d’être influencé. Il s’agit bien d’une réalité psychique tout aussi résistante que la réalité matérielle. Par extension, on pourrait dire que de même que le passage du temps ne modifie pas les lois de la physique, de même il ne modifie pas les lois de l’inconscient, ces processus sont donc bien atemporels.
On aura compris que le mot clé dans tout cela est processus. Dans le texte que nous avons cité, Freud ne parle que de cela et il dit quelque chose de plus, qui est rarement pris en compte vu la tendance spontanée à lire rapidement. Il dit que, premièrement, le processus primaire quand il est « admis à se dérouler sur des éléments du système Pcs, il apparaît comique et excite le rire. » Deuxièmement, que « les processus inconscients ne nous sont connaissables que dans les conditions du rêvé et des névroses, c’est-à-dire quand les processus du système Pcs, supérieur, sont rétrogradés à un stade antérieur par rabaissement (régression) ».
Ces deux notations nous indiquent d’abord une mobilité de la barrière de contact entre les systèmes Ics et Pcs: en effet les processus Ics peuvent se dérouler sur des éléments Pcs et, autre façon d’obtenir les mêmes effets, les processus Pcs peuvent régresser au stade Ics qui est dit antérieur. Mais il y a plus: Freud écrit que les processus inconscients « sont en soit et pour soi inconnaissables et même incapables d’existence parce que le système Ics est recouvert très précocement par le Pcs qui s’est emparé de l’accès à la conscience et à la motilité » (p. 228). Qu’est-ce à dire ? Négligeons pour le moment la séquence temporelle suggérée par l’expression « très précocement ». Nous y reviendrons. Ne retenons que ceci: il est impossible de connaître voire de savoir qu’il existe un système Ics isolé du système Pcs qui le recouvre. Freud confirme cette conception radicale quelques pages plus loin quand il écrit: « face à la conscience, toute la somme des processus psychiques vient se poser comme étant le royaume du préconscient » (p. 232). Autrement dit, il est possible d’inférer des processus inconscients, mais il ne faut pas oublier que ceux-ci ne sont connaissables que par les rêves, les symptômes, les lapsus et les mots d’esprit et qu’ils ne se prêtent pas à l’observation directe. Si nous y pensons bien, l’expression « observation directe de processus inconscients » serait une absurdité puisque l’observateur qui voudrait décrire ce qu’il voit devrait quand même se servir de mots qui sont la spécificité du préconscient. Or, comme nous l’avons vu, nous ne décrivons jamais autre chose que les effets de la réalité sur nos organes de perception et non la réalité elle-même (voir le chapitre 9), nous n’avons donc à notre portée que des données préconscientes !
Inconnaissabilité ne veut pas dire non existence mais Freud est conséquent avec lui-même lorsqu’il concède que l’Ics étant inconnaissable sans la co-présence du Pcs on ne saurait affirmer qu’il peut exister seul. Ailleurs, il dira qu’un tel système sans la présence inhibitrice du moi ne survivrait pas un seul instant. Par conséquent, il faut à tout moment garder présent à l’esprit que l’objet de nos descriptions c’est l’appareil entier, composé d’Ics et de Pcs-Cs, ce dernier recouvrant l’Ics, c’est-à-dire le refoulant et le représentant tout à la fois. C’est par des productions qui se comportent de manière étrange (rêves, symptômes, etc) que nous sommes amenés à faire l’hypothèse que sous le couvert Pcs loge un autre système. Tout comme on ne comprendrait pas ce qu’est la matière au plan subatomique sans les formules mathématiques, on ne comprendrait rien de ce que peut être l’Ics sans les formations auxquelles nous avons accès et qui ne sont formulables qu’en termes Pcs. Autre façon de dire la même chose: Un univers de pure énergie, c’est-à-dire fait exclusivement d’énergie libre, ne serait pas concevable parce qu’il faut un observateur pour le concevoir et que celui-ci est nécessairement fait d’énergie liée. De même il faut un système Pcs pour qu’un système Ics soit concevable et que ses effets soient perceptibles.
Ce que nous venons de dire jette aussi une lumière intéressante sur ce qu’on appelle le dualisme freudien. Nous voyons en effet Freud toujours penser par paires dont les composantes sont inséparables quoique contradictoires. Cette dualité, Jacques André (2010) note qu’il ne faut pas la confondre avec un binarisme. Ce n’est pas ou bien/ou bien mais et/et.
Revenons à présent à la séquence temporelle selon laquelle le Pcs aurait « recouvert très précocement l’Ics ». Cette façon de voir correspond à un certain naturalisme de Freud à propos de la formation de l’appareil psychique, naturalisme qui lui fait poser au départ un système totalement Ics devant secondairement se différencier avec l’apparition du moi, c’est-à-dire de frayages stables. S’agissant des origines, nous sommes à l’extrême frontière de notre domaine puisque les frayages ont été conçus par Freud au moment d’écrire son « projet de psychologie ». Il tente alors de concevoir la naissance d’un système différentié, capable d’influer sur la circulation de la quantité au sein d’un ensemble neuronal régi par le principe d’inertie c’est-à-dire d’écoulement complet de l’excitation reçue. Il va de soi que ce « Big Bang » neuronal ne correspond à rien d’observable, puisque des millions d’années d’évolution nous ont donné des systèmes neuronaux grandement différentiés. De sorte qu’il existe dès la naissance, et peut-être même avant, un moi-organisme bien différentié et capable d’entrer en relation. Bien entendu, ce moi n’est pas encore doté de langage et donc d’un Pcs fonctionnel, mais on ne saurait dire qu’il est totalement Ics. Cela parce que l’Ics au sens psychanalytique n’est pas encore né. Il faudra en effet qu’intervienne l’excitation par l’énigme venant de l’adulte et l’échec de sa traduction – que Freud lui-même appelle refoulement – pour que l’Ics propre au discours psychanalytique se forme. Avant cela il n’y a que l’inconsciencialité cognitive, si l’on peut l’appeler ainsi, c’est-à-dire le royaume des automatismes neurophysiologiques qui n’ont rien à voir avec le refoulement.
Le « recouvrement » de l’Ics par le Pcs est donc une illusion rétrospective puisque nous sommes capables d’imaginer avoir été déjà là avant que le moi réflexif et doté de langage ne vienne à l’existence, toujours les mêmes mais inconscients. Or cela ne se passe pas ainsi. Nous étions conscients et nous étions dotés de mécanismes non-conscients, mais nous n’étions pas affectés par quoi que ce soit de refoulé. Nous disons cela en toute cohérence avec la lettre 52 qui fait de l’inconscient refoulé un acquis et non quelque chose d’inné, à l’encontre de ce que semble dire Freud en 1915.
Cette illusion rétrospective, c’est encore la pensée freudienne qui nous permet de la déceler puisque voilà un bel exemple d’après-coup. C’est dans l’après-coup de la traduction ratée que se constitue le refoulé et c’est dans l’après-coup de cet après-coup que nous formons l’idée d’une séquence linéaire allant de l’Ics au Pcs et au Cs. On pourrait nous objecter que cette séquence est présente dans le schéma de la lettre 52 elle-même. Mais ici, attention ! Nous ne retenons pas cette séquence comme argument en faveur de la linéarité parce que la perception (W), sise au début du diagramme et qui donne lieu au signe de perception (Wz), c’est Freud lui-même qui l’associe constamment à la conscience. L’appareil qui perçoit, Freud le nomme toujours « perception-conscience ». Le parcours décrit par le schéma de la lettre 52 ne commence donc pas avec l’inconscient. C’est encore notre hâte de conclure qui nous fait retomber dans la linéarité et Freud lui-même y cède parfois, comme lorsqu’il pose que le processus primaire existe avant le secondaire, le principe de plaisir avant le principe de réalité. Mais la recherche sur le développement du nouveau-né montre qu’il n’en est rien, que dès les premières semaines le nouveau-né suit des « hypothèses » – évidemment non formulées – tout à fait rationnelles (Gopnik et Meltzoff, 1997). Un inconscient refoulé inné est une contradiction dans les termes et Freud se débat avec cette contradiction en se sentant obligé de poser un refoulement primaire qui n’est qu’un demi processus. D’une part il ne le postule que par souci de cohérence théorique afin de rendre pensable le refoulement secondaire qu’il nomme « refoulement proprement dit » (donc le primaire n’est serait pas un). D’autre part le refoulement primaire ne comporterait que la moitié des processus propres au refoulement proprement dit: le contre-investissement.