11- Un après-coup suspendu

date: 202405110953

L’après-coup ne peut être pensé que dans l’après-coup ! S’il était reconnu au moment de son advenue, il ne serait pas un après-coup, puisque le sujet se saurait en plein cours d’une séquence qui dès lors lui paraîtrait à juste titre linéaire. Il n’y a donc d’après-coup que dans la méconnaissance, ce qui explique que l’on puisse aisément oublier l’importance, voire la présence de ce mécanisme tant dans la théorie que dans la vie psychique elle-même. Ainsi, nous avons vu que Freud, lorsqu’il pose qu’au commencement de la vie psychique tout était Ics et que le Pcs est venu secondairement le recouvrir, il oublie que cela ne peut être qu’une conception après-coup se formulant en fonction d’un moi qui par définition ne peut se souvenir du refoulement venu troubler les perceptions conscientes et relativement bien adaptées présentes très tôt dans la vie du nouveau-né. D’un autre côté, on peut donner raison à Freud si l’on comprend que lors des premiers jours ou semaines de vie il n’y avait en effet pas encore de différenciation Pcs/Ics… parce que tout était Pcs-Cs ! Freud ne parlait-il pas d’un « moi-réalité du début » ? On dirait donc que nous sommes en présence chez Freud d’une oscillation théorique et que le soi-disant recouvrement très précoce de l’Ics par le Pcs peut sans grave contradiction se comprendre comme la naissance simultanée des deux systèmes.

Bien entendu, il faut aussi reconnaître que le problème revient en 1924 quand Freud pose qu’au début tout était ça et que le moi ne s’est développé que secondairement au contact de la réalité. Mais il affirme aussi qu’un organisme qui ne serait que ça serait incapable de survivre.

À ce sujet Winnicott propose une solution qui consiste à déplacer le foyer d’observation de l’enfant isolé à l’unité mère-enfant, de sorte que la mère offre à la dyade le moi qui ferait défaut à l’enfant seul. Cela semble résoudre bien des problèmes au plan de la description empirique, mais laisse aussi hors champ la question de comment alors concevoir la formation du système Ics, ou en tout cas prend cette formation pour acquis et donne ainsi de l’inconscient une version naturaliste. Winnicott ne tient alors pas compte du rôle central du refoulement. Celui-ci est pensé par lui avec d’autres termes, comme celui d’intégration et de non-intégration. Il est néanmoins intéressant de noter que dans le schéma qu’il propose dans son texte « Psychose et soins maternels » il suit une logique tout à fait compatible avec le modèle traductif du refoulement. Les parties intégrées correspondent à ce qui est traduit, et les éléments à laisser dehors correspondent au refoulé.

(introduire ici le schéma)

Voilà un bon exemple de ce que deux auteurs peuvent s’accorder en utilisant des langages et des modèles en apparence très éloignés. Cependant, tout ne s’accorde pas parfaitement. Ainsi, Winnicott ne fait généralement pas mention de la mère ou de l’adulte excitant qui est supposé émettre ce qu’il s’agit pour l’enfant de traduire/intégrer. Est-ce que cela met en péril son édifice théorique ? Je ne le crois pas mais pour le dire ainsi il me faut parvenir à discerner où dans les constructions winnicottiennes vient se loger le sexuel infantile.

Ce qui semble une différence de base entre Winnicott et Freud, c’est que pour le britannique il suffit la plupart du temps de s’en tenir à la phénoménologie clinique sans recourir aux concepts métapsychologiques. La crainte de l’effondrement en est un bon exemple en ce que l’après-coup n’est jamais nommé alors même que le mécanisme est décrit de la meilleure manière qui soit. On peut supposer que l’absence du concept est du en partie à la traduction anglaise de Freud par James Strachey où la Nachträglichkeit est traduite par « deferred action », expression qui ne tient pas compte de tous les aspects du processus complexe conçu par Freud. Or dans la crainte de l’effondrement, il n’y a en effet pas de « deferred action » et Winnicott a donc raison de ne pas la mentionner. Or nous avons vu que Freud lui-même peut oublier le rôle joué par cet après-coup; nous ne saurions donc en tenir rigueur à Winnicott qui de son côté l’a bien décrit dans le détail. Encore mieux, l’après-coup s’en trouve même enrichi puisqu’il comporte un temps supplémentaire: l’effondrement appréhendé ne s’est pas encore produit, l’après-coup effectif ne s’est donc pas encore clos sur une formation psychique stable. On sait que pour Winnicott il peut y avoir une étape ultérieure où le patient devra passer par l’expérience vécue de cet effondrement au cours de l’analyse. On voit ainsi un concept central freudien utilisé et même élaboré sans être nommé. À la limite on peut dire que Winnicott a redécouvert l’après-coup.

Poursuivons la réflexion à partir de cette redécouverte. Repartons de l’ordre de temporalité propre à l’événement que Winnicott postule comme ayant eu lieu mais sans être enregistré. Nous avons déjà posé que cet ordre ne peut être que celui de l’actuel ou de l’impassé. Qu’est-ce que ces termes nous disent de plus ? Ils rendent compte du fait que l’effondrement, de n’être ni vraiment passé ni présent ni futur doit être entendu comme toujours sur le point de se produire, toujours imminent, comme le patient l’appréhende d’ailleurs à tout instant. Son appréhension, c’est déjà l’amorce d’un effondrement qui cependant reste en suspens. L’après-coup dans ce cas est comme un coup suspendu entre l’avant et l’après, ce qui donne une version plus fine de ce qui se passe dans des états cliniques que l’on est portés à considérer comme « cas limites ». On voit ainsi combien la catégorie des états-limites ou « borderline » est discutable quand elle suggère une zone intermédiaire entre névrose et psychose. À partir de Winnicott, on peut affirmer que l’appréhension constante n’a rien de psychotique comme elle n’est pas l’expression d’un conflit névrotique classique et finalement qu’elle ne se situe aucunement entre les deux, mais dans un ailleurs, qui est celui de ce qui n’a pas encore trouvé de lieu (Pontalis).

Cet après-coup suspendu signale une sorte d’oubli différent de ce que nous retrouvons dans la situation névrotique. L’oubli lui-même est à moitié réussi: s’il n’y a pas de souvenir franc de l’effondrement, celui-ci est néanmoins confusément connu et envisagé avec crainte comme étant sur le point de se produire. L’actuel se montre ainsi justifié comme catégorie de temps, c’est le temps suspendu de la trace dont le référent ne s’accomplit ni ne s’efface, à moins qu’autre chose, un coup supplémentaire, vienne précipiter une suite effective qui engage un temps historique.

  • 2024-10-08