Homéostase et allostase

date: 202403211008

Dans l’esprit d’essayer de décrire plus en détail les traits distinctifs du sexuel infantile en psychanalyse, les notions d’homéostase et d’allostase apportent une contribution importante.

L’homéostase relève du métabolisme ordinaire du vivant, c’est-à-dire de l’utilitaire, de la digestion, de la construction (anabolisme) et de la destruction (catabolisme) qui opèrent dans la continuité du vivant. Elle comporte une boucle de rétroaction (feedback) qui fait cesser la demande quand le résultat est atteint.

L’allostase demande du “toujours plus” – et comporte une spirale d’amplification (feed forward) où le résultat excite la demande. Dans ce sens, elle semble s’inscrire dans un processus paradoxal qui, pour finir, serait destructeur du sujet et/ou de son environnement. Mais c’est aussi une dynamique qui vise à transcender l’utilitaire et le métabolique, pour inscrire le sujet et son œuvre dans la dimension historique, dans la création et dans la pérennité. Ainsi, Paul Valéry, dans son Cours de poétique, (2 volumes, Gallimard, 2023) définissait les œuvres de l’esprit (incluant les œuvres d’art) comme celles dont la “consommation” (son terme) stimule l’appétit du consommateur.

Ces deux termes, que je préfère remplacer respectivement par homéodynamique et allodynamique, puisqu’ils ne décrivent rien de statique, sont hautement pertinents quand vient le temps de discuter du pulsionnel en psychanalyse.

Ce que Freud nomme pulsions d’autoconservation (ou encore: pulsions du moi), relèvent de l’homéodynamique; elles comportent en général une boucle de rétroaction qui fait cesser le stimulus interne lorsqu’une réponse adéquate a été trouvée (ex: boire quand on a soif). Les pulsions sexuelles, par contre, relèvent de l’allodynamique en ce que, dans le cas où elles agiraient seules, la réponse à la pression pulsionnelle alimenterait en retour celle-ci, créant une spirale plutôt qu’une boucle. Freud avait noté, dès 1912, c’est-à-dire bien avant de proposer l’existence d’une pulsion de mort, que quelque chose dans la pulsion sexuelle semble réfractaire à la satisfaction.


La distinction entre pulsions d’autoconservation (ou du moi) et pulsions sexuelles a par ailleurs donné lieu à quelques variantes notionnelles, surtout du côté de la psychanalyse de langue française. Ainsi, on en est venu préférer appeler “instincts” les pulsions d’autoconservation, et ne réserver le mot pulsion qu’aux seules pulsions sexuelles. Cela peut s’avérer pratique, mais on s’écarte ainsi de la définition précise de pulsion que Freud donnait en 1915 dans son texte “Pulsion et destins de pulsions”. Dans ce texte il propose qu’une pulsion, quelle qu’elle soit, se définit par contraste avec un stimulus venant de l’extérieur. Pour qu’on parle de pulsion il faut donc remplir deux critères: 1- une source interne d’excitation (un stimulus vient ordinairement du dehors) ; 2- une pression constante vers la recherche de satisfaction (un stimulus est passager). Un instinct ne correspond à aucun de ces deux critères. Si son “montage” est interne au sens où il est inné, il reste que l’instinct pour se manifester a besoin d’un déclencheur. De plus, l’instinct peut ne se manifester qu’à certaines périodes d’un cycle (hormonal, par exemple) et sa pression cesser une fois le comportement instinctuel accompli.

Les deux dynamiques introduites ici (homéodynamique et allodynamique) s’avèrent utiles à ce sujet puisqu’on peut proposer une autre façon d’envisager la question. Ainsi l’instinct correspond à la catégorie des processus homéodynamiques, comme les pulsions du moi, mais il ne remplit pas les conditions par lesquelles Freud a voulu établir la notion de pulsion.

Pour clarifier les choses, on peut proposer la classification suivante:

Processus homéodynamiques (avec boucle de rétroaction):
-métabolisme;
-instincts;
-pulsions d’autoconservation (pulsions du moi).

Processus allodynamiques (avec spirale d’amplification)
-pulsions sexuelles (Freud);
-expérience esthésique (Valéry).

(À suivre.)

  • 2024-10-05