Le sexuel infantile, toujours déjà refoulé

date: 202409190252

Freud semble avoir découvert la sexualité infantile sans l’avoir cherchée. Ses premières impressions et sa première théorie étaient qu’un enfant sans sexualité était victime d’une sexualisation précoce de par les actes sexuels d’adultes pervers. Mais il n’interrogeait pas ces actes eux-mêmes, ne se demandait pas ce qui, chez les adultes, les motivait.

Après avoir renoncé à sa première théorie de la séduction, il a postulé une sexualité infantile innée, perverse polymorphe, dans laquelle il reconnaissait malgré tout l’influence d’une séduction (cf. Trois essais sur la théorie sexuelle). Il persistait néanmoins à considérer que la sexualité infantile était, au fond, un fait naturel. Cependant, il posait que les seules pulsions susceptibles d’être refoulées sont les pulsions sexuelles, mais on ne peut pas dire qu’il a essayé d’aller au-delà du simple constat.

Jean Laplanche a, comme on sait, repris la théorie de la séduction que Freud a en grande partie abandonnée. Il a revu toute la question en notant que Freud aurait pu prendre un tout autre chemin que celui de la sexualité infantile innée. Pour cela, il aurait dû s’apercevoir que la séduction qu’il considérait « accidentelle » dans le contexte des soins ordinaires de l’enfant était une des manifestations d’un fait fondamental, qu’une séduction se produit dans tous les cas au sein d’une situation anthropologique fondamentale. Cette situation comporte la dissymétrie entre la constitution psychique de l’infans et celle de l’adulte qui en prend soin. L’enfant, selon ce modèle, est exposé à l’effet de l’excitation véhiculée par les communications de l’adulte, excitation suscitée chez l’adulte par la relation avec l’enfant. Ordinairement, cela se transmet de façon non consciente et l’enfant au pôle récepteur est ainsi confronté à quelque chose dont il ne comprend pas le sens parce qu’il ne dispose pas, dans sa psyché-corps, d’un repertoire sexuel. Le sexuel s’implante donc chez l’enfant à partir du dehors bien avant que la maturation gonadique ne se produise à la puberté. Quand, dit Laplanche, la sexualité biologique entrera en jeu, la place sera déjà prise, de sorte que chez l’humain il ne saurait y avoir de sexualité strictement biologique, naturelle, comme chez les autres animaux.

La séduction dans sa version généralisée (ou originaire) résulte ainsi du décalage entre l’enfant et les adultes qui en prennent soin. Elle implante un sexuel qui, n’étant pas traduisible par l’enfant, se trouve refoulé dès l’origine. Le besoin inné de produire du sens fera en sorte que l’enfant finira par formuler ses propres théories sexuelles à propos de ce qui lui parvient en excès des soins ordinaires et qui excite son corps-psyché. Ces théories sexuelles infantiles essaient de rendre compte de l’excitation, mais n’apporteront, il va de soi, que des éclairages insuffisants et sujets à révision, le noyau de l’excitation restant opaque, comme il l’est d’ailleurs pour l’adulte même. On voit donc que, dès l’origine, production de sens (traduction, symbolisation ou peu importe comment on nommela chose) et refoulement sont indissociables. Le sexuel infantile est donc toujours déjà refoulé et c’est ainsi que l’adulte lui-même n’est pas maître de ce qu’il émet dans la communication avec l’enfant. Le sexuel infantile se transmet donc comme un élément qui n’arrive jamais à la fin de son parcours.

Il importe de noter que l’asymétrie entre l’adulte et l’enfant d’où surgit le sexuel infantile n’est pas une question de maturité ou d’immaturité. Elle consiste dans le fait d’être doté ou non d’un sexuel infantile, qui, étant par définition refoulé, est aussi non maturatif. Paradoxalement, nous sommes amenés à constater que dans la rencontre adulte enfant, c’est d’abord l’adulte qui est porteur, à son insu, du sexuel infantile et que l’enfant acquiert ce sexuel infantile du fait de sa rencontre avec l’adulte.

Cependant, une question se pose: si le refoulé est l’intraduisible, cela signifie-t-il que tout ce qui est non-traduit est refoulé ? La réponse est non, dans la mesure où un texte non traduit, par exemple, peut reposer sur une étagère ou dans un tiroir sans exiger d’être traduit. De la même façon, il y a des aspects du monde adulte qui ne sont pas immédiatement compréhensibles pour l’enfant, mais qui ne présentent pas l’aspect excitant de ce qui se communique obscurément à travers les soins. Le sexuel émanant de l’autre, en effet, interpelle l’enfant en l’excitant par son aspect opaque, énigmatique, et l’incite à tenter de traduire; mais tout à la fois, il résiste à ses efforts de traduction. Ainsi, le sexuel se différencie de tous les autres éléments non traduits par le fait d’être un facteur d’excitation qui, accompagnant les soins ordinaires, demande/résiste à être traduit. Il a aussi la particularité d’infiltrer et colorer les autres aspects de la relation adulte-enfant.

Si je trouve le temps, j’aimerais procéder de façon systématique et traiter en détail des termes infantile, infans, refoulement, etc. pour proposer ensuite une taxonomie plus détaillée de la rencontre adulte/infans telle qu’elle peut être reconstruite à partir de la situation analytique. L’observation du nourrisson, en effet, ne peut répondre à cette exigence, car, par définition, c’est uniquement l’adulte qui peut en parler, ce qui, d’ailleurs, réitère l’asymétrie d’origine.

  • 2024-10-04